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QUAND GOUVERNENT SAGES ET PHILOSOPHES

Série d’été 26

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EN CHINE, LAO-ZI, EMPEREUR INVISIBLE

« D’un battement de cils, le sage gouverne l’empire ». Cette curieuse formule schématise la vision politique taoïste : des actions infimes entraînent des conséquences colossales. C’est pourquoi le moindre geste du sage – homme en apparence faible, méconnu, sans puissance – peut engendrer des effets politiques immenses et durables. La maxime figure dans « le Lao-Zi », texte rédigé en Chine au VIe siècle avant notre ère. 

Ce classique de quatre-vingt-un chapitres eut-il un seul auteur ? Se nommait-il Lao-Zi ? Le personnage est-il réel ou imaginaire ? A-t-il vécu entre 604 et 517 avant notre ère ? Fut-il fonctionnaire, archiviste, avant de s’enfuir vers l’Est ? S’est-il opposé à Confucius et  à sa politique morale, comme le veut la légende ? Nul ne sait vraiment. Seule certitude : l’ouvrage, dénommé aussi Livre de la Voie et de la Vertu  – Tao Te King (aujourd’hui Dao de Jing) – constitue depuis plus de deux millénaires un axe majeur de la pensée chinoise. L’ensemble repose sur une série de paradoxes qui s’enchaînent. 

Le Dao (« la voie », « le chemin » dans le vocabulaire quotidien) désigne ici la totalité de la nature, dans ses détails minuscules comme dans sa puissance cosmique infinie. Ce grand tout est perpétuellement changeant et mobile, alors que nos vocables et nos notions sont fixes. Ainsi ce réel sans limites se révèle-t-il impossible à dire aussi bien qu’à concevoir. Radicalement indifférent à nos projets, nos pouvoirs, nos ambitions. Espérer le manipuler, rêver de le plier à nos volontés, voilà qui est parfaitement vain. 

La seule issue, selon Lao-Zi, est d’entendre la leçon primordiale que dispense le spectacle du monde : ce qui commande, c’est le plus faible. Regardez : les gouttes d’eau finissent par avoir raison de la montagne, le vent érode les roches les plus dures, le nouveau-né – mutique, démuni, dépendant, sans forces… – gouverne absolument la famille. De même, le sage n’agit presque pas. Il demeure en retrait. Personne ne le remarque. Pourtant, invisible, il dirige tout. Grâce à son immersion dans flux.

La faiblesse ainsi devenue puissance ultime, les conséquences sont vertigineuses. Le non-agir (wu wei) renferme le secret de l’efficacité suprême. L’absence de volonté, de plan, d’intention est clé de la réussite. Ne pas penser ni parler définit le vrai savoir… Finalement, l’Empereur en place, maître qui semble gouverner, n’est que figurant. Mirage et marionnette. Ses gardes, sa Cité interdite, ses conseillers, sa bureaucratie, ses troupes armées ne sont qu’illusion. Le dirigeant véritable, personne ne le repère. Il commande tout, retiré quelque part dans la campagne. Ce maître réel peut être pauvre, voire méprisé. Qu’il soit crasseux ou ivrogne, peu importe. Il gouverne. 

Lao Zi invente cette figure singulière : un sage dirigeant suprême anonyme. Marc Aurèle et d’autres tentent de faire coexister en un seul homme philosophe et empereur. À l’opposé, le maître chinois commence par disqualifier tout gouvernement établi pour attribuer au seul sage le pouvoir absolu. Toutefois,  mieux vaut ne pas réjouir hâtivement. Parce que cette gouvernance cosmique débouche sur un autoritarisme sans limites. « Le Sage n’est pas humain », souligne le texte, rappelant aussi que « les moyens d’action les efficaces de l’État ne doivent pas être montrés aux hommes. » 

La politique taoïste se donne d’abord des airs anarchistes, contestataires et rebelles. Elle prend bientôt le visage d’un totalitarisme implacable, légitimé par la nature même du monde, n’hésitant devant aucune violence. Mieux vaut parfois se méfier des sages. 

À lire 

  • Lao Zi (Lao Tseu) Tao Te King. Version anglaise de Stephen Mitchell. Traduction française de Benoît Labayle (Synchronique éditions, 2012)
  • Isabelle Robinet, Comprendre le Tao (Albin Michel, 2002)
  • Romain Graziani Les lois et les nombres. Essai sur les ressources de la culture politique chinoise (Gallimard, 2025)

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