Série d’été 26
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À ROME, MARC-AURÈLE, SAGE STOÏCIEN ET EMPEREUR
Jamais il n’a rêvé du pouvoir. Il l’a reçu, fort jeune, sans l’avoir désiré. Son oncle, l’empereur Antonin – père adoptif, protecteur et maître – l’a choisi pour successeur. Marc Aurèle, encore adolescent, s’est déjà converti à la vie philosophique. Comme l’a magnifiquement mis en lumière Pierre Hadot, la philosophie, à ce moment, est d’abord manière de vivre. Le jeune homme dort à la dure, s’habille sans faste, étudie avec les meilleurs maîtres, Hérode Atticus et Fronton, avec qui il entretiendra une longue correspondance.
Marc Aurèle a quarante ans quand il accède, en 161, au pouvoir suprême. Il va l’exercer une vingtaine d’années. Mais avec quelles singularités ? En quoi gouverne-t-il différemment ? En apparence, une série de détails le distinguent, même au sein de cette dynastie des Antonins célèbre pour son sens des vertus. Par exemple, il évite les morts inutiles : une de ses premières mesures est d’imposer un filet sous les spectacles d’acrobates. Il s’abstient d’encourager la cruauté : obligé par ses fonctions d’assister aux jeux du cirque, il dicte son courrier, donne des audiences dans sa loge.
Plus frappant, il fait vendre, durant des mois, des kyrielles de meubles, tissus précieux et statues provenant des palais impériaux. Son but n’est pas simplement de se défaire d’un luxe qu’il juge inutile. Grâce aux recettes, il peut financer les dépenses militaires devenues indispensables et urgentes, sans pour autant augmenter l’impôt qui pèse déjà lourdement sur le peuple.
Car la grande affaire du règne de cet homme pacifique sera la guerre. Les frontières de l’Empire sont harcelées, les défaites romaines nombreuses, le risque d’effondrement réel. Sur les rives du Danube et de ses affluents, les attaques se multiplient. Des peuples guerriers venus du Nord – Marcomans, Quades, Narisques, Yaziges…- cherchent à s’implanter dans les régions correspondant aujourd’hui à la Hongrie et la Slovaquie. Des années durant, Marc Aurèle les combat, vivant sous la tente au cœur des légions romaines.
Comment passe-t-on du sage au dirigeant militaire ? Assez simplement, dans l’optique de la doctrine stoïcienne dont se réclame le philosophe-empereur. À chacun de tenir son rôle le mieux possible, comme un musicien joue sa partition dans un orchestre. Savetier, il s’agit de faire de bonnes sandales. Pilote, de bonnes navigations. Soldat, de bonnes campagnes. Le rôle de l’empereur est de préserver l’empire. Il doit maintenir l’ordre du monde, et exercer sa fonction le mieux possible pour empêcher la dislocation de l’existant.
Le jour, Marc Aurèle consulte, arbitre, commande. La nuit, il écrit, et s’interroge : a-t-il bien été fidèle, heure par heure, à ses principes de vie ? Ne s’est-il pas laissé influencer, impressionner ? A-t-il évité les pièges de la vanité, les erreurs de jugement, l’injustice ? Ces méditations privées du philosophe – examens de conscience et exercices spirituels -, connues sous le titre de Pensées pour moi-même, demeurent un des textes majeur de la pensée occidentale.
Ce qu’interroge Marc Aurèle, finalement, ce sont les conditions personnelles et intimes de l’exercice du pouvoir. En jouant à l’empereur, parvient-il à rester philosophe ? Telle est son obsession. Dans son cas, les deux registres se superposent mais ne se confondent pas. L’idée que le philosophe au pouvoir doive radicalement changer le monde au nom de sa doctrine lui demeure totalement étrangère. D’autres, on va le voir, pensent différemment.
À lire
- Marc-Aurèle Pensées pour moi-même (multiples éditions et traductions)
- Pierre Hadot Introduction aux Pensées de Marc Aurèle (Le Livre de Poche, 2005)
- Ernest Renan Marc Aurèle ou la fin du monde antique (1882), disponible en ligne.


