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NUCCIO ORDINE ET LES PARADOXES DE L’INUTILE

À quoi sert d’apprendre le grec ancien, ou le latin ? À quoi servent tableaux, romans, poèmes, symphonies ? Rigoureusement à rien. Du moins si l’on s’en tient à une conception de l’utile défini uniquement par des conséquences directes et visibles – qu’elles soient matérielles, sociales ou financières. Si l’utilité ne se mesure qu’en termes d’efficacité pratique et de profit, on devra effectivement déclarer inutiles arts, idées et culture. 

Le problème, en opérant ainsi, est qu’on jette par-dessus bord  la quintessence de l’humain. Car la passion pour l’inutile est ce qui nous spécifie parmi les vivants. Pas d’humain sans goût du geste gratuit, sans quête de la beauté à jamais dépourvue de fonction, de but, de prix. Le plus utile à l’humanité, à son déploiement et sa survie, est donc finalement cet indispensable superflu. Voilà le paradoxe fondateur : rien n’est plus utile, humainement, que ce qui est inutile, pratiquement. 

La remarque n’est pas nouvelle. Mille auteurs l’ont déjà souligné. Malgré tout, il faut le répéter aujourd’hui, d’autant plus haut, et d’autant plus fort, que l’empire de la bêtise gagne en extension et en intensité de manière vertigineuse. C’est pourquoi, il y a déjà une quinzaine d’années, Nuccio Ordine (1958-2023) a commencé à entrer en guerre, à son tour, contre la pernicieuse dévalorisation idéologique de l’inutile. Faisant feu de tout bois, ce professeur à l’université de Calabre s’est mué en ardent défenseur des humanités, de la culture et de l’esprit. Grand connaisseur de la Renaissance, spécialiste de Giordano Bruno (1548-1600), cet homme-orchestre d’une culture époustouflante a publié, en 2012, ce manifeste intitulé L’utilité de l’inutile.

Le texte a rencontré une audience planétaire, avec pas moins de 24 traductions. Rien d’étonnant, car c’est un vrai feu d’artifice. Que l’utile soit méprisable et l’inutile salvateur, Nuccio Ordine convoque pour le faire comprendre Aristote et Tchouang-Tseu, Flaubert et Ionesco, Montaigne et Oscar Wilde, Cervantès et cent autres. Il chante avec Thomas More les louanges des littératures et des arts, dénonce avec Victor Hugo l’obsession budgétaire qui assassine l’enseignement et la recherche, célèbre avec Érasme la dignité de l’esprit, la gloire des savoirs, l’amour des rêveries. Avec une ferveur militante, belliqueuse, joyeuse, parfois excessive, toujours intense.

C’est une bonne chose que ce manifeste étincelant soit réédité, quatorze ans plus tard, sous une forme illustrée et augmentée. Les risques qu’il dénonçait se sont étendus, les saccages qu’il annonçaient triomphent. L’empire de l’utile risque d’imposer partout sa loi mortifère. Sans doute faut-il plus que jamais chercher l’antidote. À moins de considérer la partie déjà perdue, et de se demander si ce vibrant plaidoyer peut encore servir à quoi que ce soit…

Sans doute faudrait-il songer à la dernière phrase que l’on attribue au philosophe Giordano Bruno. Ce penseur libre, auquel Nuccio Ordine a consacré tant de travaux, fut un amant passionné du bel inutile, un aventurier des idées sans pareil. Ayant refusé de se rétracter, il a fini sur le bûcher, à Rome, le 17 février 1600, sur le Campo dei Fiori, où trône aujourd’hui sa statue. Juste avant que le bourreau ne fixe le mors de bois qui allait étouffer ses cris au milieu des flammes, il aurait hurlé : « Plus on est intelligent, plus on est couillonné ». Utile à garder en tête. 

L’UTILITÉ DE L’INUTILE

Manifeste

suivi d’un essai d’Abraham Flexner

de Nuccio Ordine

Traductions de Luc Hersant et Patrick Hersant

Illustrations de Scott Pennor’s

Postface de Matteo Leta

Les Belles Lettres, 192 p., 15 € 

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