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Monique Atlan et Roger-Pol Droit : « La dérive woke conduit à un relativisme intégral »

Dans un livre très pédagogique intitulé « La grande pagaille » (l’Observatoire) le philosophe Roger-Pol Droit et l’essayiste Monique Atlan nous rappellent que la vérité est avant tout une affaire de morale et d’humilité.
Philippe Petit 

Dans une époque où le relativisme gagne du terrain, où les frontières qui séparent le vrai du faux sont de plus en plus floues, le philosophe Roger-Pol Droit et l’essayiste Monique Atlan réaffirment avec force que la négation absolue de la vérité est aussi impossible que le désespoir absolu. Dans un livre très pédagogique, La grande pagaille (l’Observatoire) ils nous rappellent que la vérité est avant tout une affaire de morale et d’humilité. Explications.

Marianne : Les réseaux sociaux d’une part, la montée en puissance de l’individualisme d’autre part, ont selon vous mis à mal notre rapport à la vérité. « Ma vérité remplace la vérité » écrivez-vous. Qu’entendez-vous précisément par cette phrase ?

Monique Atlan et Roger-Pol Droit : Dans les domaines où on peut l’établir, « la » vérité est, sans conteste, la même pour tous. Elle ne dépend jamais des goûts, des tempéraments ni des préférences des individus. Nous avons cherché à comprendre pourquoi et comment cette vérité impersonnelle, partagée, objective, est entrée insidieusement en disgrâce. Cette indifférence qui vire au désaveu résulte, selon nous, de la liaison étroite entre le déploiement exponentiel de la technologie, de l’IA et des réseaux sociaux auquel nous sommes soumis, et la forte tentation des individus de se vouloir définitivement autonomes, au point de s’approprier l’idée même de vérité, pour la mettre chacun à son service, oublieux d’une société partagée.
Dès lors, « ma » vérité s’impose. Cet individualisme exacerbé nourrit le fantasme de vivre chacun en bulle close, replié sur soi, délié des autres. Ne reste alors que le pouvoir de s’exprimer, d’exprimer « sa » vérité, réduite à ses seules émotions, affects et ressentis, en se délestant des règles de la rationalité ou en les soumettant à son profit. En encourant le risque de se défaire du même coup de la réalité, puisque vérité et réalité renvoient l’une à l’autre.

– Cette situation remet en cause selon vous nos capacités de discerner vrai et faux. Est-ce à dire que la faculté de juger tombe en désuétude ?
–  En tout cas, elle fait l’objet d’une indifférence croissante, qui peut inquiéter. Face à la grande pagaille créée par cette confusion entre vrai et faux, on peut se sentir submergé, désarmé, prêt à renoncer à la vigilance première et décisive qu’impose la recherche de vérité. Nous pensons au contraire que ce renoncement est un danger majeur, d’autant qu’il existe des règles pratiques pour ne pas se laisser submerger. Le désordre ambiant n’étant pas près de disparaître, il faut donc apprendre à « pagayer dans la pagaille » !

-Se tromper ne veut pas forcément dire s’égarer ! Le mépris de l’erreur par une certaine pensée rationnelle n’est-il pas contre-productif ?

–  L’attitude scientiste ou la souveraineté sans partage de la raison ne sont pas des solutions. Il faut aussi préciser que ce que l’on appelle le faux n’existe jamais de façon autonome, même si les fake news nous incitent à penser le contraire. Le faux et tous les simulacres n’existent et n’existeront toujours que par rapport au vrai, qui demeure l’unique critère du réel. Dans le domaine du faux, il faut encore distinguer le mensonge, animé par la volonté de tromper l’autre, de l’erreur qui est un mauvais positionnement par rapport au vrai.

– En fait, l’erreur peut permettre une approche de la vérité par étapes, par éliminations successives. Ce processus intervient notamment dans l’élaboration de nos jugements, quand nous redressons peu à peu les biais cognitifs qui nous induisent en erreur. On le retrouve d’ailleurs dans le fonctionnement des intelligences artificielles, qui progressent elles aussi par élimination des erreurs.

 Il y a cependant un fossé entre ce qu’on appelle jugement de valeur et jugement de goût ?

– « J’aime le chocolat » ou « je déteste les sardines » sont des jugements de goût, purement subjectifs. Ils ne peuvent ni se démontrer ni se partager au terme d’une argumentation concluante. Au contraire, « cette décision est juste » ou « cette action est ignoble » sont des jugements fondés sur des valeurs. Ils engagent donc des conceptions du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du tolérable et de l’intolérable qui peuvent et doivent faire l’objet de discussions. Dans la pagaille actuelle, cette distinction majeure tend à être reléguée au second plan. « Mes valeurs » et « mes goûts » deviennent pratiquement équivalents, ce qui rend impossible tout débat réel. C’est contre cette confusion majeure que nous lançons l’alerte, car elle conduit, mine de rien, à un nihilisme mortifère.

–  Vous n’apportez pas vraiment de crédit à la notion de post-vérité. Pourquoi ?


 Cette formule fait croire qu’une page est tournée, que la vérité est histoire ancienne, ce qui est une mystification. « Venir après » ne dit rien de ce qui caractérise cette prétendue nouveauté. En outre, la dérive woke conduit à un relativisme intégral. En affirmant qu’une parole légitime s’ancre exclusivement dans la place de chacun (genre, ethnie, position sociale), elle désintègre toute vérité commune.

– La philosophie a pu s’appeler elle-même science de la vérité, mais celle-ci est loin d’être son apanage. Jésus, pour exemple, ne prétend pas seulement dire la vérité, il dit être la Vérité. Comment faire la part entre la vérité rationnelle et la vérité religieuse quelle qu’elle soit ?

– Il semble que la vérité religieuse, même si elle se prétend incarnée, est conçue de façon transcendante, située en amont, à l’extérieur, en surplomb de l’humanité. Son contenu est acquis, il est à endosser, tel quel, sans remise en cause.

La vérité humaine, elle, demeure toujours de l’ordre de l’« aspiration » plutôt que de la « possession », comme l’affirmait G. E.Lessing (1729-1781), le philosophe allemand des Lumières. Une vérité rationnelle est toujours en mouvement, possiblement réfutable, soumise aux normes de la logique et à l’exigence de la preuve.
Entre ces deux versants, clivages radicaux ou tentatives de conciliation ont traversé les siècles et les cultures. Ainsi a-t-on proclamé la disjonction insurmontable des vérités rationnelles et des vérités révélées, supposées inintelligibles pour l’entendement, inaccessibles par les seuls chemins de l’intelligence. Mais on a pu également affirmer la compatibilité et la convergence entre les voies de la raison et celles de la révélation : ce que disent les textes sacrés, les philosophes pourraient y accéder par les moyens de la raison.

 À l’image du « principe espérance » du philosophe Ernst Bloch (1885-1977), vous entendez revendiquer un « principe vérité ». Expliquez-nous ?

– Après le Goulag, la Shoah et Hiroshima, au moment où s’effondraient les espoirs placés dans la science, le progrès et la civilisation, le philosophe Ernst Bloch a rappelé que sans espoir, sans utopie, sans combat pour faire advenir ce qui n’est « pas encore », nous serions réduits à l’inhumanité et à l’enfer.
Nous sommes convaincus qu’au moment où la vérité paraît être entièrement mise à mal, il faut rappeler son importance vitale. Choisir la vie et choisir le vrai constituent un seul et même mouvement, face à la haine et la destruction. En grec ancien, sophos signifiait à la fois « sage » et « savant », nous l’avons oublié. De ce point de vue, la vérité n’est pas simplement une affaire de savoir. C’est avant tout une affaire morale. Ou plus encore un acte moral, car il s’agit surtout de « faire la vérité », de la mettre en acte. Il faut donc retrouver le sens de cette évidence : vrai et bien sont liés. Et nous exercer à y tenir, avec rigueur et humilité. Dans ce domaine, comme disait Vladimir Jankélévitch, « il ne s’agit pas d’être sublime, il suffit d’être fidèles et sérieux ».

La grande pagaille, le vrai, le faux et notre indifférence, Monique Atlan et Roger-Pol Droit, éditions de l’Observatoire, 208 p., 22 €.

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