Premier essai d’un jeune philosophe. Publié chez un nouvel éditeur. Sur un domaine naguère inexploré : la mode, les engouements soudains. Pourquoi et comment un objet, un comportement, un lieu deviennent-ils brusquement « tendance » ? Derrière cette apparente irrationnalité, quelles explications possibles ? Que peut nous apprendre d’intéressant, ou même d’important, l’exploration de ces emballements éphémères ? On les croit futiles, effets de caprices méprisables. Et s’ils étaient phénomènes révélateurs, instructifs, voire décisifs ? Telles sont les données de départ. Elles donnent envie d’aller lire.
L’auteur est bien placé pour observer ce champ d’exploration. Benjamin Simmenauer enseigne à l’Institut Français de la Mode. Normalien, agrégé, docteur, il a préféré les créateurs et leurs défilés à l’austérité de la théorie. Ou plutôt, il tente d’entrelacer les deux, et de réfléchir durablement sur l’éphémère. Au fil de la vingtaine d’esquisses que rassemble ce livre, on découvrira quantité de gens, d’événements et de comportements qui peuvent surprendre, amuser ou indigner, si toutefois on n’appartient pas aux milieux professionnels concernés.
On s’étonnera, par exemple, du fabuleux destin des Labubu, ces vilaines petites peluches hors de prix dont quantités de stars se sont entichées. Pourquoi ces poupées moches, sans rien pour plaire, font-elles un carton mondial ? Leur secret serait leur crochet : en se fixant aux sacs de luxe les plus coûteux, elles permettent de faire croire qu’on est encore plus élitiste que les autres propriétaires, puisqu’on se moque du beau… On apprendra aussi les insolubles casse-tête provoqués par la répartition des places au premier rang des défilés de mode. Sous leur aspect dérisoire, ces problèmes sont liés à une multiplicité d’enjeux contradictoires qui n’ont rien d’arbitraire.
En scrutant les mobiles possibles de l’enthousiasme pour le chocolat pistache de Dubaï ou la perte de poids avec Ozempic, pour les « memes » et les « stories » sur les réseaux sociaux, pour telle ou telle race de chien, ou telle texture de tissu, Benjamin Simmenauer promène ses lecteurs dans une industrie à la fois réelle et factice, futile et subtile, complexe et fugace. On y croise Kim Kardashian ou Beyoncé, et cent autres marques et créateurs, mais aussi Nelson Goodman ou Antoine Compagnon.
Le périple, pittoresque et coloré, indique plus d’une piste de réflexion qui mériterait d’être creusée. C’est notamment le cas des analyses consacrées au statut introuvable de la critique de mode, au rôle possible de l’IA dans la création ou encore à la fin des « avant-gardes ». Ces dernières supposaient une vision de l’histoire, remplacée par une forme de distance ironique plaçant toutes les époques sur le même plan, conséquence de l’idéologie du « post-moderne ».
Chaque chapitre, isolément, se révèle plutôt intéressant. Ce qui fait défaut, c’est un propos suivi, une analyse d’ensemble, une problématisation. Sans enfermer pour autant les singularités de la mode dans un discours totalisant et dogmatique, un peu plus de théorie serait bienvenu. D’autant que ce vieux mot, en grec ancien, renvoie également à la vue, au spectacle, aux apparitions successives. Une théorie est bien, à sa manière, un défilé…
TENDANCE (S)
Mythologies de la mode et autres engouements passagers
de Benjamin Simmenauer
Les Léonides, 200 p., 19,90 €


