Le pédiatre français Aldo Naouri, né le 22 décembre 1937 à Benghazi (Libye) est mort le 18 mai 2026, à 88 ans, à Paris. Voix renommée, auteur d’une vingtaine de livres, dont plusieurs ont rencontré une très large audience, cet homme discret, mais qui parlait sans détour, a fini par avoir pour seule image publique la défense de l’autorité dans l’éducation. Ce résumé schématique de son apport, vu très globalement, n’est pas faux. Mais, à force de se trouver à contre-courant des préjugés dominants de son époque, ses analyses furent parfois caricaturées. Certains ne virent plus en lui qu’un conservateur, un nostalgique de temps révolus, voire un « réactionnaire ». La réalité de l’homme et de son œuvre est autrement subtile, plus intéressante et attachante que cette interprétation réductrice.
La première singularité d’Aldo Naouri réside dans sa trajectoire personnelle. Elle a quelque chose d’exceptionnel, dans la mesure où rien, apparemment, ne le prédisposait à la réussite et la notoriété qu’il a connues. Son père, modeste tailleur juif, meurt deux mois avant sa naissance. Il est le dixième enfant d’une mère qui ne sait pas lire et se retrouve veuve à 34 ans. La famille, presque sans ressources, vit alors dans la partie italienne de la Libye. Elle en est expulsée en 1942 par Mussolini. A quatre ans, Aldo est exilé en Algérie et vit à Orléansville dans un grand dénuement. Huit personnes partagent une cave de 20 mètres carrés…
Cette enfance « objectivement difficile » fut malgré tout « subjectivement heureuse », soulignait plus tard le pédiatre. Sa mère, par ses récits, rend constamment présent son père disparu. Chaque soir, elle captive l’attention des enfants par les contes qu’elle a mémorisés, adaptés des Mille et nuits et des classiques de la littérature française. Ces souvenirs, le grand médecin les évoque dans ces deux derniers livres, Des bouts d’existence et Ma mère : mon analyse et la sienne (Odile Jacob, 2019 et 2021). On mesure en les lisant le chemin qu’il a parcouru, depuis la découverte de la langue et de la culture françaises, l’arrivée à vingt ans à Marseille, les études de médecine à Besançon, jusqu’à l’internat à Paris et l’installation de son cabinet de pédiatre, en 1966, dans le 13e arrondissement, où il exercera sans interruption jusqu’en 2002. Construit par les siens, le petit dernier a gravi toutes les marches.
Cet étonnant parcours éclaire en partie le regard singulier qu’il va porter sur les enfants et sur l’éducation. Formé à la psychanalyse, Aldo Naouri s’intéresse prioritairement aux relations familiales et à leurs structures, plutôt qu’aux individus et à leurs tempéraments. L’essentiel, à ses yeux, se joue dans les rôles tenus ou non, les places occupées ou vides des uns et des autres, au sein des réseaux d’interactions entre générations et genres. Il n’a cessé d’y insister, depuis Une place pour le père (Seuil, 1985) jusqu’à Les couples et leur argent (2015) en passant par Les filles et leurs mères (1998), les Pères et les Mères (2004), sans oublier Les belles-mères, les beaux-pères, leurs brus et leurs gendres (2011), tous publiés aux éditions Odile Jacob.
Toutefois, ce qui a fait sa renommée, et lui a valu aussi controverses et polémiques, est son plaidoyer constant pour la « verticalité » de l’éducation. Contre « l’enfant-roi » privilégié par Françoise Dolto, contre « l’éducation positive » et l’obsession post-moderne de ne jamais entraver le libre développement des petits, Aldo Naouri n’a cessé de rappeler que l’autonomie, pour se constituer, a besoin de limites. La première tâche de l’éducation est de les poser – avec pour objectif le bien-être mental de ceux qui vont les intérioriser.
Ce dernier point est essentiel. Les conseils que ce pédiatre adresse aux parents –ne pas chercher à séduire à tout prix ses enfants, ne pas avoir sans cesse peur de les traumatiser… – visent à protéger les enfants eux-mêmes des conséquences désastreuses du « sans limites ». Loin de prôner naïvement une rigidité archaïque, Naouri voulait avant tout défendre, contre les nouvelles folies des adultes, la santé mentale des petits, et leur avenir autonome.
Ce qui n’a pas empêché l’air du temps de lui intenter d’absurdes procès en misogynie ou en machisme, faute de pouvoir entendre ses vérités. Il est vrai que ses prises de position publiques ont parfois apporté de l’eau au moulin de ses adversaires, car cet homme – délicat, hypersensible, nuancé – était aussi délibérément provocateur – par souci de sincérité.
Repères
1937 Naissance à Benghazi (Libye)
1956 Arrivée à Marseille, études de médecine à Besançon
1966 Commence à exercer à Paris
1985 Une place pour le père (Seuil)
1998 Les Filles et leurs mères (Odile Jacob)
2021 Ma mère : mon analyse et la sienne (Odile Jacob)
2026 Mort à Paris


