Voilà un livre d’utilité publique. Une réflexion de fond – informée, accessible, jamais dogmatique – sur la question politique la plus cruciale pour l’avenir de nos sociétés : la justice. Sa définition la plus simple, « que chacun reçoive ce qui lui est dû », laisse évidemment à déterminer quantité de questions : qu’est-ce qui est dû, à qui, au nom de quoi… et comment se justifie la justice ? Là, les avis divergent. Les réponses s’appuient en effet sur des principes distincts, qui semblent incompatibles. L’immense mérite du travail de Patrick Savidan est d’exposer ces divergences de fond de manière lumineuse et de montrer comment elles pourraient être surmontées.
L’histoire récente, explique le philosophe, a vu se développer trois conceptions disjointes de l’exigence de justice. La première, centrée sur l’économie et les injustices qu’elle engendre, se fonde sur le principe de redistribution et a donné naissance à l’État-providence, critiqué à partir des années 70 comme un fardeau. La deuxième a pour moteur la dignité, la lutte contre les exclusions et les discriminations. Elle sous-tend les luttes des femmes et des minorités. Son principe est la reconnaissance, le statut des différences, et non plus l’égalité universelle de sujets supposés tous identiques. Enfin, la prise en compte des enjeux climatiques et de l’avenir de la planète exige désormais de repenser la justice sociale à partir du principe de transition écologique.
Analysant en détail ces différents moments, Patrick Savidan met en lumière les dilemmes que rencontre chacune de ces conceptions. Pour y parvenir, il relit quantité d’auteurs, classiques ou contemporains, très illustres ou beaucoup moins, notamment Hayek, Nozik, Rawls, mais aussi Taylor, Kymlicka, MacKinnon ou Marion Young. Sans entrer ici dans cette multitude de références et d’explications, on retiendra la leçon globale de cette grande exploration : il est possible de concilier des points de vue qui paraissent d’abord incompatibles. « Il n’y a pas de raison de considérer qu’une demande de justice doive, par essence, en contredire une autre. »
À condition, souligne l’auteur, de substituer au sujet clos sur lui-même, individu autonome supposé souverain, une conception de la personne définie avant tout par les relations qui la constituent et par la dépendance aux autres qui lui permet d’exister. À condition aussi de comprendre que les principes, la théorie, la philosophie ne sont pas des fins en soi, mais des outils au service des humains. Sans ignorer la difficulté des chemins vers une nouvelle solidarité, ni les menaces qui pèsent sur l’avenir, ni les inquiétudes qui s’amoncellent, c’est finalement une leçon d’espoir politique que donne à tous Patrick Savidan.
Professeur à l’université Paris-Panthéon-Assas, fondateur de la revue et des éditions Raison publique, auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont plusieurs ont renouvelé l’approche de l’égalité, traducteur également de John Dewey, de John Stuart Mill et de Jürgen Habermas, Patrick Savidan livre ici le travail d’une vie. Plaidoyer pour une réflexion à la fois radicale et conciliante, cette somme devrait rendre d’immenses services à celles et ceux qui se préoccupent, peu ou prou, de politique et d’avenir – et de justice. Victor Hugo ne voyait en notre justice que « tâtonnement, trouble, erreur, nuage, doute ». Avec ce livre, tout est plus net. Il s’agit bien d’utilité publique.
JUSTICE SOCIALE
de Patrick Savidan
Gallimard, ”Tel”, 648 p., 16 €


