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DIALOGUE SUR… CE QUI EMPÊCHE DE PARLER

            Nous vivons immergés dans les mots. Plus que jamais. À tel point que le flux des communications, informations, messages et notifications nous fait oublier combien la parole est subtile, fragile, vivante et vitale. Nous ne voyons plus clairement combien, pour vraiment comprendre l’autre et se faire entendre de lui, il est indispensable de déployer attention, patience, humilité. Toute vraie rencontre, dans la parole, exige en fait de se départir de soi, d’apprivoiser une langue différente de la nôtre, et surtout de ne pas faire semblant, en s’emmurant dans le monologue des pseudo-évidences.

            Voilà ce que rappelle utilement l’intéressante conversation de deux femmes philosophes, Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern. Leur méditation à deux voix, intitulée Nos paroles empêchées, passe en revue, de manière souvent originale, les principaux obstacles, visibles ou masqués, qui entravent une compréhension réelle. À commencer par les troubles de l’élocution, qui peuvent d’entrée de jeu rendre tout échange difficile. Tel est le point de départ de leurs analyses, qui fut aussi celui de leur rencontre et l’origine de ce livre.

            Car il se trouve qu’Anne-Lyse Chabert, chargée de recherche au CNRS, auteur notamment de Transformer le handicap (Erès, 2017) et de Vivre son destin, vivre sa pensée (Albin Michel, 2021), parle aujourd’hui d’une voix qui semble d’abord incompréhensible à ses interlocuteurs. Atteinte d’une grave maladie, l’ataxie de Friedreich, elle conserve ses brillantes facultés intellectuelles mais a vu décliner, au fil des ans, sa capacité à parler « comme tout le monde ». Ceux qui veulent l’écouter et lui répondre doivent faire l’apprentissage de sa parole. Cette situation singulière conduit vite les deux interlocutrices à examiner des questions universelles.

            Car tous les êtres parlent craignent, peu ou prou, de ne pas comprendre ce que disent les autres, ou de n’être pas compris d’eux. Certains écartent cette peur, faisant comme si tout était simple. Ils monologuent, sous-estiment la singularité d’autrui, occultent la nécessité de faire l’apprentissage patient du sens que chacun cherche à transmettre. Bien peu saisissent que chaque interlocuteur parle, à la limite, « une langue étrangère », dont l’imperfection est la signature. En écho aux propos d’Anne-Lyse Chabert, la philosophe Gabrielle Halpern, autrice de plusieurs ouvrages remarqués, met en lumière, de proche en proche, plusieurs autres formes d’entraves à la parole.

            Les deux philosophes évoquent ainsi la dimension politique de la censure, l’impact social des représentations dominantes ou les massacres de masse du XXe siècle comme autant de cas de figure où se trouvent en jeu des paroles écrasées, escamotées ou éradiquées. A l’opposé, l’amour peut exiger qu’on s’empêche de divulguer telle ou telle fragilité de l’autre dont la divulgation le mettrait en péril. Ce qui conduit à entrevoir la présence du silence au coeur de la parole.

            Pareille silence fait défaut à l’intelligence artificielle, dont la parole torrentielle, dépourvue d’interlocuteur, se révèle essentiellement « empêchante ». En effet, supposée tout savoir, elle est censée fournir toujours des réponses qui s’enchainent les unes aux autres. L’IA « ne sait pas interrompre son interlocuteur pour lui proposer une nouvelle piste » qui n’a rien à voir avec ce qui précède. Ce que font parfaitement, en revanche, les protagonistes de cette conversation stimulante, riche de perspectives et de propositions multiples.

NOS PAROLES EMPÊCHÉES

d’Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern

Éditions de l’Aube, “Hybridations”, 166 p., 17 €

A signaler également

Gabrielle Halpern, Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu. Hermann, 116 p., 13,50 €

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