Élitiste, futile, inutile, surfait… Le luxe est fréquemment considéré comme pur et simple instrument de distinction symbolique. Le culte des « marques » le confirme : les fidèles paient cher un logo, plus qu’une chose de qualité supérieure. Pourtant, la réalité sensible de ce qui est luxueux existe bel et bien, et demeure impossible à réduire à la seule fonction de signe distinctif. Arômes d’un grand cru, arcades d’un palais, coupe parfaite d’un vêtement – entre mille autres exemples… – constituent autant de vraies jouissances physiques, de bonheurs réels, désirables, partageables.
C’est pourquoi il convient de réexaminer ce qu’on nomme « luxe », et de réévaluer ses usages aussi bien que ses perspectives d’avenir. C’est ce que propose Emma Carenini dans un essai alerte et d’une lecture agréable. Cette agrégée de philosophie, passée de l’enseignement au cabinet d’un ministre de l’Éducation, a notamment publié Soleil. Mythes, histoire, sociétés (Pommier, 2022). En abordant cette fois la notion multiforme de luxe, elle s’attache à la dégager d’une épaisse gangue de préjugés, d’erreurs et d’oublis. Ainsi avons-nous tendance à confondre luxe et cherté, à croire que seul serait luxueux ce qui est hors de prix. Pire, nous voyons principalement la possession ou la consommation de choses luxueuses comme des manifestations de l’entre soi, de l’exclusion, du mépris des autres.
Ces comportements existent, indéniablement. Mais ils ne doivent pas faire oublier les autres faces de la notion. Le luxe renvoie aussi à la perfection sensible, aux savoir-faire artisanaux, aux métamorphoses perpétuelles des conditions de vie en fonction des progrès matériels, à la sédimentation séculaire de créations culturelles, techniques et artistiques. En ne voyant dans le luxe qu’ostentation et guerre des signes, on néglige à tort ses valeurs réelles, tangibles, désirables. Au lieu d’en retenir uniquement la vanité et les excès, il est indispensable, insiste l’autrice, de retenir les expériences concrètes qui fondent la séduction profonde et diverse du luxe. Il incarnerait en fait une face du monde belle, fluide, heureuse.
Et collective. Cette dimension est de loin la plus originale de l’essai. Car Emma Carenini ne se contente pas de discuter Veblen, ou de rappeler les querelles de Voltaire et de Rousseau, elle vise principalement à réhabiliter ce que George Sand, en son temps, appelait « le luxe pour tous ». Formule paradoxale si on en reste à une conception élitiste et privative, mais qui fait sens dès qu’on se souvient plus fidèlement de l’histoire. Athènes, Rome, plus tard Venise, Paris, Vienne – entre autres…- se sont distinguées avant tout par l’agrément de leur mode de vie. Y contribuaient la beauté des bâtiments, la munificence des lieux publics, les parcs et les ornements offerts à tous. Pourrait-on réactiver l’élaboration d’un pareil luxe social, partagé, patiemment et délibérément construit ?
Il y faudrait un considérable changement de regard et une politique globale toute autrement orientée. Depuis plus d’un siècle, le fonctionnel et le neutre ont dominé l’urbanisme et chassé l’ornement. Le beau et le festif ne sont plus guère au programme des préoccupations publiques. Pour les faire renaître, le chemin que propose cet essai est séduisant mais semble difficilement praticable. Si bien que tout changement se révèle improbable. Mais il n’est pas interdit de rêver. Ni d’agir pour qu’il en soit autrement.
UNE AUTRE HISTOIRE DU LUXE
Des thermes romains à LVMH
d’Emma Carenini
Passés/Composés, 190 p., 19 €


