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Michel Foucault : 100 ans et jamais là où on l’attend

Le 15 octobre, le philosophe aurait fêté son centenaire. Un feu d’artifice de parutions engage à relire un penseur star, cité dans le monde entier. 

Il y a juste un siècle, le 15 octobre 1926, naissait à Poitiers Paul-Michel, fils aîné de Paul Foucault, chirurgien, professeur d’anatomie, et d’Anne Malapert, fille de chirurgien. Famille bourgeoise de la province française, dynastie de médecins, notables locaux. En ville, leur maison se tient entre une ancienne prison, remplacée par un bureau de poste, et une demeure, fameuse à l’époque, où vécut « la séquestrée de Poitiers », enfermée par les siens durant plus de vingt-cinq ans. 

Cent ans plus tard, Michel Foucault n’est plus seulement une des figures marquantes de la vie intellectuelle française des années 1960-1980, mais une star mondiale, une figure mythique, un des penseurs les plus cités au monde. C’est pourquoi son centenaire n’est pas commémoration banale, mais vrai feu d’artifice.,Séminaires, colloques, expositions sur plusieurs continents (à commencer par « Foucault, une aventure intellectuelle au Collège de France », 30 septembre 2026 -15 janvier 2027) et pas moins, en France, d’une quinzaine d’ouvrages sur l’œuvre et sur l’homme – essais, évocations biographiques, rééditions, manuscrits inédits…  L’heure est donc aux bilans, autant qu’aux éclairages inédits.

L’actualité de cette œuvre dérangeante s’aiguise aujourd’hui, soutient Frédéric Gros dans La puissance Foucault. Le texte est court, mais va lumineusement à l’essentiel – rien d’étonnant de la part d’un philosophe qui, outre une œuvre personnelle marquante, a édité Foucault et lui a consacré plusieurs essais. Il souligne la force de déplacement et de transformation des évidences animant constamment sa démarche, qu’il s’agisse de scruter folie, pouvoir, sexualité ou statut du sujet…  Chaque fois, interroger d’abord ce qui est exclu, mis à l’écart ou censuré pour que s’affirme une figure positive. 

Contre le grief fait au penseur d’être relativiste, voire nihiliste, l’auteur rappelle combien Foucault a toujours utilisé la vérité factuelle comme arme de combat, tout en insistant par ailleurs sur les métamorphoses historiques de la « véridiction », les conditions de recevabilité d’un discours. Quant à la liberté, l’approche foucaldienne la montre partie prenante du pouvoir, et non pas se tenant ailleurs, au dehors. En fait, les outils forgés par Foucault seraient plus pertinents encore pour notre présent que pour le XXe siècle. Face au contrôle omniprésent des individus, l’analyse des micro-pouvoirs, face aux pandémies et aux risques sanitaires, la « biopolitique des populations », face à l’omniprésence des flux d’informations et à l’emprise des écrans, le « souci de soi »…

Foucault plus actuel que jamais, c’est ce que soutient également, avec un luxe de détails, Didier Fassin, professeur au Collège de France, dans Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps. Cette étude fouillée reprend la dizaine de leçons thématiques consacrées par l’anthropologue à son prédécesseur dans l’illustre institution. Il prend notamment pour fil d’Ariane « vérité », « humanisme », « morale » ou « engagement » afin d’exposer une vue à la fois contrastée et personnelle du travail de Foucault, en insistant sur ses prolongements inédits au sein de multiples recherches universitaires à travers le monde.

Ce bilan critique souligne aussi plusieurs « absences ». Foucault aurait surestimé l’Occident, n’aurait pas vu ou pas compris les combats pour la Palestine, ni la subversion dont étaient porteuses les études de genres. Didier Fassin, qui est médecin, termine cette évocation par un souvenir personnel étonnant des derniers jours du penseur, révélé naguère dans Le Cahier de l’Herne consacré à Foucault, aujourd’hui réédité avec trois entretiens inédits.

« La plus grande philosophie moderne »… Ainsi parlait Gilles Deleuze, qui refusait de voir en son ami Foucault un historien. Entre eux existait une entreprise d’admiration mutuelle, qui conduisit l’auteur de l’Anti-Œdipe à publier dès 1986, deux ans après la disparition de son frère nietzschéen, un extraordinaire Foucault (Minuit, rééd. 2004). Cet essai de haut vol a été précédé d’une série de cours à l’université expérimentale de Vincennes, destinés à mettre en lumière les axes organisateurs d’une série d’enquêtes pouvant paraître disparates. 

Pour éclairer les facettes de l’archéologie foucaldienne, Deleuze convoque, de cours en cours, Kant ou Magritte, Vélasquez ou Raymond Roussel, Delaunay ou Faulkner, sans oublier ses propres partis pris et obsessions. On croirait presque, en lisant les enregistrements édités par David Lapoujade, entendre sa voix, éraillée et rieuse, en train d’improviser, tantôt provocatrice, tantôt virtuose. 

D’autres publications abordent des aspects plus délimités de l’œuvre foucaldienne. Ainsi L’esthétique de l’existence , ultime réflexion du philosophe, fait-elle l’objet d’un volume collectif où treize études abordent l’art du gouvernement de soi,  les stratégies de constitution d’un sujet maître de lui-même et les techniques, anciennes ou contemporaines, visant à « faire de sa vie une œuvre d’art » – projet qui a occupé les dernières années du philosophe. 

Ce centenaire est-il aussi habité de nouveaux regards ? Oui. Deux essais originaux insistent sur la jeunesse poitevine du héros et son ancrage durable au Piroir, propriété familiale à Vendeuvre-du-Poitou. La  vaste demeure et son parc, propriété de sa famille maternelle, est demeurée un refuge d’écriture, auprès de sa mère et des siens, pour un auteur devenant de plus en plus célèbre en France, puis dans le monde entier.

Avec Foucault avant Foucault. Archéologie d’une jeunesse, David Puaud, ancien éducateur devenu anthropologue, livre un parcours original et sensible dans les lieux et les plis des histoires où Foucault a grandi.  En mettant ses pas dans les siens, en arpentant les lieux fréquentés par l’adolescent, en retrouvant des livres qu’il a lus, en rencontrant des témoins de son passé, il rêve à sa manière sa famille, ses maîtres, les scènes qui l’ont construit ou celles qui l’ont blessé. 

La force singulière de ce récit très subjectif est de n’être pas un documentaire, plutôt une évocation libre, à la marge, d’autant plus saisissante qu’elle ne prétend ni démontrer ni conclure avec certitude. Le promeneur s’immerge dans une atmosphère spatiale et temporelle particulière, et nous la fait partager par la sensibilité de l’écriture autant que par l’exactitude de l’enquête, qui le mène dans les lieux essentiels. On éprouve et entrevoit, en le suivant, quelles empreintes secrètes ont pu façonner les itinéraires futurs.

Avec Michel Foucault. Le jardin du philosophe, l’historien Frédéric Chauvaud, auteur en 2009 de Foucault et l’expertise psychiatrique et l’an dernier d’un récit graphique Les trois maisons de Michel Foucault (Presses universitaires de Rennes, 2025), signe une évocation existentielle et intellectuelle des parcours de l’écrivain principalement centrée, elle aussi, sur la maison familiale de Vandeuvre. Ce n’est donc plus l’intellectuel nomade qui se trouve mis en avant, passant des brumes d’Uppsala, en Suède, au soleil de Sidi Bou Saïd, en Tunisie, ni le héros paradoxal, mystique dans les temples zen, sulfureux dans les backrooms de clubs gays californiens. 

Foucault, dans ces nouveaux portraits, tend presque à devenir un sage de souche, plus rassurant que subversif. Dans l’histoire des discours relatifs à son identité supposée, il se peut que l’on assiste là à une mutation. Au lieu de l’internationaliser et de le désubjectiviser, voilà qu’on le localise et le familialise. Peut-être est-ce une reconfiguration du mythe qui n’a cessé d’évoluer depuis des décennies, faisant aussi du philosophe un personnage de fiction et même de bandes dessinées. Dans cette veine, on lira Foucault, Vies parallèles du philosophe Matthieu Potte-Bonneville et du dessinateur Morvandiau, ainsi que le roman graphique Foucault disparaît, de Paul Auer et Benoît Schupp, qui tentent l’un comme l’autre, par le texte et l’image, d’explorer le caractère énigmatique d’une silhouette en constant renouvellement, donc en perpétuel effacement. 

Le feu d’artifice est loin de prendre fin, dans la mesure où cet auteur a plus d’œuvres posthumes que tout autre. Du travail colossal de Foucault, des milliers de pages inédites demeurent encore à scruter. On le reconnaît avant tout, en fin de compte, à la capacité d’être toujours ailleurs, là où on ne l’attend pas, transfiguré par les expériences de ses périples dans les archives et les discours. Se rêvant sans contour fixe, sans silhouette arrêtée, Foucault proclamait écrire pour n’avoir plus d’identité. C’est pourquoi sa silhouette donne l’impression de s’effriter sans cesse. Exactement comme – pour détourner la phrase que Les Mots et les Choses, il y a juste soixante ans, ont rendu célèbre – « à la limite de la mer un visage de sable ».

Article publié dans Le Monde des Livres daté du 16 octobre 2026

LA PUISSANCE FOUCAULT 

De Frédéric Gros 

Seuil, Libelle, 60 p., 6,90 €

AINSI PENSAIT MICHEL FOUCAULT

Enquête sur une philosophie pour notre temps

de Didier Fassin

La Découverte, 332 p., 22 €

MICHEL FOUCAULT

Cahier de l’Herne

Réédition réactualisée avec trois entretiens inédits

,L’Herne, 356 p., 39 €

SUR FOUCAULT

  1. Les formes du savoir

Cours octobre-décembre 1985

de Gilles Deleuze

Edition établie par David Lapoujade

Les Éditions de Minuit, 332 p. ,26 €

L’ESTHÉTIQUE DE L’EXISTENCE

Généalogies à partir de Michel Foucault

sous la direction de Martin Mess, Isabelle Ost et Philippe Sabot

Les impressions nouvelles, 336 p., 25 €

FOUCAULT AVANT FOUCAULT

 Archéologie d’une jeunesse 

de David Puaud

Denoël, 366 p. 23 €

MICHEL FOUCAULT 

Le jardin du philosophe 

de Frédéric Chauvaud

Memoring, 212 p., 15 €

FOUCAULT, VIES PARALLÈLES 

de Matthieu Potte-Bonneville et Morvandiau 

La Découverte, 172 p., 24 €

FOUCAULT DISPARAÎT 

de Paul Auer et Benoît Schupp 

Morgen, 144 p., 24,90 €

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