Ah, la nature ! Qui donc pourrait ignorer, aujourd’hui, qu’elle doit être objet de toutes nos attentions et de tous nos soins ? Hier encore, hostile et toute-puissante, elle était à combattre, à soumettre, à exploiter. Elle est désormais jugée fragile, à protéger, à préserver. L’humain, autrefois fétu s’efforçant de survivre, est imaginé aujourd’hui en fléau ravageur et puissance maléfique. Cette mutation n’est peut-être que la dernière mésaventure d’un concept – celui de « nature » – qui paraît simple, mais ne l’est pas.
Au contraire, si l’on en croit la foisonnante et inventive méditation que lui consacre le philosophe Alain Badiou, ce serait en réalité un concept « prodigieusement retors ». Labile, insaisissable, constamment travaillée de significations opposées, l’idée de nature se révèle, au fil de l’analyse qu’en proposent ces pages, comme un foyer permanent de tensions multiples et de contradictions jamais surmontées. En effet, ce concept renvoie aussi bien à l’être et à sa présence ineffable qu’aux réalités calculables des sciences, incarne ici la norme et là l’antinorme, dit tantôt la règle et tantôt l’exception.
Alain Badiou rappelle notamment que la « nature des choses », depuis Lucrèce, ne désigne pas simplement les réalités effectivement existantes, mais bien ce qu’elles sont « en vérité », saisies par la pensée. Cette « nature » ne se confond pourtant pas totalement avec leur essence, car cette dernière doit être exhibée de manière sensible pour constituer « la nature », qui peut alors s’entendre comme extériorité indifférente, ou comme totalité ultime. En retraçant la spirale des dialectiques où ce concept ne cesse d’être engagé, le parcours se poursuit en envisageant la nature comme liberté et antiliberté, humanité et surhumanité, comme détermination mathématique et dynamique indéterminée.
Pathos environnemental
Partout se rencontrent redoublements et circularités d’un concept attrape-tout, à la consistance incertaine. Même sans tout partager des arguments et des conclusions exposés, le parcours est virtuose et vaut le détour. On y croise, sur un ton très libre, mi-docte et mi-gouailleur, Heidegger et Hegel, Sade et Pascal, Bergson et Wittgenstein, Nietzsche et Kant… entre autres. Au total, il ne resterait pas grand-chose du concept de nature, que l’auteur ambitionne d’avoir philosophiquement dévitalisé. Ce serait tout au plus le nom de ce que l’on tente à présent de protéger des méfaits de la technique et donc de soustraire à l’entreprise industrielle et financière, en adoptant une position « politico-éthique » répandue, que le philosophe juge néfaste.
Car il n’a guère de sympathie pour cette écologie défensive qu’il considère « politiquement réactionnaire ». Il exerce son ironie à propos des menaces pesant sur « l’existence des petites fleurs comme des vastes océans » et sur « notre pauvre planète ». Il est d’ailleurs probable qu’un grand agacement envers le pathos environnemental qui sature à présent tant de discours ait déclenché cette exploration philosophique visant à démanteler le concept de nature.
Voilà donc un essai qui réjouira aussi bien les amis des analyses conceptuelles de haute volée que les adversaires des propos écologiques les plus répandus. Ce qui, on l’aura compris, ajoute à l’ensemble une dimension contradictoire supplémentaire. Décidément, si l’idée de nature est complexe, la vie des idées n’est pas simple non plus.
MÉDITATION SUR LE CONCEPT DE NATURE
d’Alain Badiou
Climats, 206 p., 21 €


