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DU SENS DES CRISES ET DE SON BON USAGE

Les crises sont devenues notre quotidien. Politiques, sociales, économiques, géopolitiques… cela va de soi. Mais aussi personnelles, conjugales, familiales. Et encore locales, nationales, régionales, planétaires. Inévitablement superposées, entrelacées, combinées. Finalement, à force d’être partout, de moins en moins intelligibles.

En quoi consiste donc cette notion de crise ? Quelle est son histoire ? Comment mettre en lumière la généalogie de ses diverses significations ? Et surtout, quel enseignement tirer de cette enquête, pour user du terme et de l’idée de manière pertinente, et non plus mécanique, incantatoire et confuse ? Ces questions, le journaliste et essayiste Patrice Bollon y répond de manière précise, informée, éclairante. Son septième ouvrage, sobrement intitulé Crise. Le mot, la chose, l’histoire est un modèle d’un genre assez rare.  À mi-chemin entre érudition et actualité, il débroussaille une idée que l’on croit comprendre, en révèle facettes et ambiguïtés, et finalement redessine, mine de rien, nos cartes mentales. 

L’histoire du terme commence chez les Grecs. Le substantif krisis (dérivé du verbe krinô, « séparer », « discerner », « juger ») désigne en premier lieu un jugement venant trancher un conflit. Du registre de la décision divine, on est vite passer au verdict des tribunaux : entre deux positions antagonistes dans un procès, cette krisis-sentence donne victoire à l’une au détriment de l’autre. La médecine antique, depuis Hippocrate jusqu’à Galien, s’empare de ce terme juridique et lui offre une carrière distincte. Dans l’évolution d’une maladie, la « crise » incarne un tournant décisif, l’instant « critique » qui va déboucher sur la guérison ou sur la mort. 

Dans cette préhistoire médicale de la notion, des ambiguïtés cruciales se repèrent déjà. En effet, si l’on admet qu’une rupture d’équilibre déclenche la dynamique de la crise, celle-ci peut-elle revenir à l’état initial ou bien produit-elle un nouvel ordre des choses ? Entre d’autres termes, la crise est-elle perturbation passagère, destinée à s’effacer, ou modification durable, installant une organisation nouvelle ? Ces équivoques anciennes ne cesseront de hanter les différents usages modernes de la notion.

De manière significative, c’est récemment, à l’échelle de l’histoire, que se sont répandus les multiples emplois – sociaux, économiques et scientifiques – de l’idée de crise. Patrice Bollon rappelle comment, jusqu’au XVIIIe siècle, le vieux sens médical règne presque sans partage. La Révolution Française constitue le point de bascule : la crise devient alors processus politique périlleux, inaugural, incontrôlable, porteur de conséquences durables. L’enquête, minutieuse, se poursuit chez les penseurs de l’histoire (Hegel, Comte, Saint-Simon), de l’économie (Marx, Sismondi, Keynes, Schumpeter), du psychisme (conçu par Freud comme perpétuellement en conflit).

Dernière mutation : les changements de paradigme dans l’évolution de la connaissance scientifique. La crise, radicale et féconde, consiste cette fois en un conflit insurmontable entre évidences anciennes et observations nouvelles, qui contraint à changer totalement de cadre théorique pour parvenir à tout concevoir. L’auteur suggère qu’une telle mutation du regard est exigée par notre époque, si l’on veut en finir avec la confuse litanie des crises entremêlées. À méditer. 

CRISE

Le mot, la chose, l’histoire

de Patrice Bollon

Éditions du Cerf, 190 p., 19,90 € 

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