Aller au contenu

DE LA SUPÉRIORITÉ DES FEMMES SUR LES HOMMES

Infinies, les surprises des archives. Dans quantité de domaines, mais en particulier dans l’histoire des idées féministes. Malgré d’importantes avancées, beaucoup reste à découvrir des réflexions d’autrefois concernant l’égalité des sexes, le pouvoir des hommes et l’asservissement des femmes. En 2022, Frédéric Marty a fait émerger de l’oubli l’œuvre majeure, jamais publiée, de Louise Dupin (1706-1799). Aujourd’hui, Sylvain Matton, directeur de recherche émérite au CNRS, publie un très étonnant texte anonyme de 1648. Il n’en existe qu’un seul exemplaire, 81 feuillets tracés à la plume, intitulés Quel des deux sexes est le plus excellent.

La lecture de cette fabuleuse pépite frappe d’abord par son actualité. La voix claire et forte d’une dénommée Mariane défend avec verve l’honneur intellectuel et moral des femmes. À l’entendre, elle et ses sœurs possèdent une raison absolument semblable à celle des hommes, mais elles sont dotées d’une sensibilité corporelle distincte. Cette singularité leur permet de ressentir le monde autrement, et d’agir de manière supérieure dans la pratique – pour peu que leurs paroles ne soient pas étouffées, ni leurs actions entravées. À la force brutale qui assure la maîtrise masculine, cette Mariane inconnue, sans doute fictive, oppose hardiment une politique de la douceur, soutenue par la vertu de ne pas exercer la force. Elle va jusqu’à décrire une France féminine maltraitée par la violence des hommes, mais aspirant à la paix, œuvrant à la vertu, habitée par la piété.

Quantité de thèmes encore très clivants sont abordés dans cette réunion imaginaire. Ils touchent notamment aux articulations de l’égalité et de la différence, aux relations des pensées et des corps, au statut des discours,  à la fin de la servitude, à l’avenir de l’éducation… Rédigée une dizaine d’années après le Discours de la Méthode de Descartes (1637), presque un siècle avant De l’égalité des deux sexes de Poullain de la Barre (1723), cette œuvre occupe dans l’histoire des idées une place très singulière. Elle hérite notamment de la Cité des Dames de Catherine de Pisan (1405)  et anticipe sur le Traité de l’éducation des filles de Fénelon (édité en 1687)

Qui est donc l’auteur ? De nouvelles recherches le découvriront peut-être. Pour l’heure, parmi les conjectures vraisemblables, surtout des noms masculins. Gilles Ménage ? Saint Evremond ? La remarquable préface d’Emmanuel Minel, spécialiste de Corneille et grand connaisseur de l’Âge classique, compare diverses hypothèses, et replace surtout chaque analyse et chaque argument dans la constellation des débats de l’époque.

Voilà donc une trouvaille d’exception, capable d’aiguiser pour longtemps la sagacité des chercheurs aussi bien que le plaisir de tous. Un seul regret : l’orthographe du texte n’aipas été modernisée. Dommage, car ce détail peut rendre l’approche moins aisée pour le public, alors que la langue est limpide même si elle est ancienne. Ce petit obstacle franchi, on pourra s’interroger enfin sur la distance entre ce discours féministe – comparant binairement deux sexes, ancrés dans la réalité naturelle des corps biologiques – et ceux d’aujourd’hui, marqués par la conviction que les genres sont des constructions culturelles dont le nombre pourrait être indéterminé. D’hier à aujourd’hui, autant de débats passionnés, à la fois récurrents et évolutifs. Jamais clos.

QUEL DES DEUX SEXES EST LE PLUS EXCELLENT (1648)

Anonyme

Texte édité et annoté par Sylvain Matton

Préface d’Emmanuel Minel

Seha-Archè, 160 p., 16 € 

Partager:
Translate »