On a rêvé de son déclin. Et même de son dépérissement. Mais la tyrannie revient. D’est en ouest, du nord au sud, de grandes puissances en petits potentats, elle gangrène le monde. Sous des habits neufs et des formes de contrôle inédites resurgit un antique fond de férocité et de meurtre. A nouveau, « l’étendard sanglant est levé », comme chante notre vieil hymne national. Reste évidemment à définir ce qu’on appelle tyrannie, à comprendre d’où elle vient, de quoi elle se nourrit et ce qui peut la défaire.
Sur ces questions difficiles et enchevêtrées, l’œuvre de l’anthropologue, historien et philosophe René Girard (1923-2015) a jeté une lumière singulière. Elle vaut d’être rappelée, même si elle demeure sujette à discussion, et que de récentes récupérations par l’ultradroite américaine la desservent. Développée au long d’une vingtaine d’ouvrages, dont certains ont rencontré une large audience, la pensée de ce chercheur atypique est centrée sur l’analyse des mécanismes du désir et leur pouvoir explicatif pour comprendre l’histoire religieuse et politique de l’humanité, en particulier sa violence.
On retrouve les axes et thèmes principaux de ses analyses dans le petit livre Le Désir de tyrannie, qui rassemble des fragments extraits de ses ouvrages majeurs. Première idée : la tyrannie, plutôt que d’être « contre nous », se constituerait « entre nous ». Inutile d’imaginer une force dominante extérieure à un peuple soumis. Mieux vaut commencer par admettre que nous sommes tous partie prenante d’un seul et même système.
Vénération-détestation
Car, selon Girard, l’engrenage du « désir mimétique » fait que nous convoitons ce que les autres désirent et rêvons de nous conformer à leur modèle. Ainsi naîtrait la vénération-détestation envers le tyran. La terreur et le respect dont on l’entoure seraient à la mesure de la haine violente qui nous habite les uns envers les autres. Tout pouvoir se fonderait donc sur un geste sacrificiel originaire masqué. L’unité du groupe, son unanimité de façade, se bâtirait sur le meurtre d’une victime innocente dont la culpabilité est approuvée par chacun afin de cacher les dissensions entre tous.
Seuls la Bible, notamment avec Job, et surtout le Nouveau Testament, montrant l’Innocent sur la croix, viendraient rompre avec cette histoire immémoriale. Mais nous aurions à peine commencé à entendre la leçon et à tirer les conséquences. « Tous mes livres sont des apologies plus ou moins explicites du christianisme », indique René Girard, qui considère la démarche chrétienne comme la démystification ultime de la violence et des processus tyranniques. C’est pourquoi il s’insurge contre les dérives qui la déguisent en religion violente, et proclame que « nous ne sommes pas assez chrétiens ».
L’éditeur et essayiste Benoît Chantre a composé ce choix de textes. Grand connaisseur de l’œuvre, il a réalisé deux films d’entretiens avec René Girard (2006 et 2008), coécrit avec lui Achever Clausewitz(Carnet Nord, 2007 ; rééd. Grasset, 2022) et lui a consacré une biographie (Grasset, 2023). Ce volume d’extraits peut être fort utile pour approcher René Girard et pour envisager la tyrannie de son point de vue. Toutefois, en ne regardant que la page de couverture, on peut croire qu’il s’agit d’un livre inédit. Il faut retourner le volume pour apprendre qu’il s’agit d’une anthologie thématique. Oui, ce n’est qu’un infime détail. Mais on sait que le diable y habite.


