Ils se sont tant aimés. De leur première rencontre à sa mort à lui, 34 ans de complicité, de rires, d’inventions, de tendresse. Voyages, journaux, livres, cuisine et bonheur. Jusqu’au jour où Jean-Louis Servan-Schreiber – patron de L’Expansion, de Psychologies, auteur de nombreux essais – rendit son dernier souffle, le 28 novembre 2020. Depuis, Perla, sa femme, n’a cessé de lui écrire et de lui parler, chaque jour, désemparée de son disparition, attentive à sa présence. La journaliste, grande cuisinière, essayiste, blogueuse à ses heures, rassemble aujourd’hui en un livre sensible, parfois bouleversant, des pages de son journal de bord d’une longue traversée du deuil.
Vivre après toi n’est donc pas un livre de philosophie, ni même un essai. Juste des bribes, des éclats de ces affres vécus heure par heure, mis par écrit pour soi-même entre sidération et chuchotements du cœur. Et pourtant, dans ce récit se creusent constamment nos « gouffres d’ignorance ». Perla Servan-Schreiber affronte en effet – comme à mains nues, avec des mots très simples – nombre de questions métaphysiques essentielles : absence et présence, ici et au-delà, mort et non-mort. Sans chercher à les théoriser, elle les fait ressentir. Mine de rien, elle explore à bas bruit les labyrinthes sans fin de l’amour et de la mort.
Première énigme : le coup de foudre. On aura beau lui attribuer mille causes, mobiles et explications, pareille transfiguration du monde – radicale, soudaine et durable – demeure aussi incompréhensible quelle est éclatante. Savoir pourquoi chacun aime reste en fait sans réponse. Et la mort n’est pas moins énigmatique. Où partent les absents ? Ciel ou néant ? Disparus à jamais, présents pour toujours ? Que faire avec « l’absurde de tout destin humain » ? « Tous condamnés, mais tous surpris d’apprendre que nous le sommes. »
La vie chemine entre ces ignorances insurmontables qui se télescopent, insistent, obsèdent, tandis qu’il faut continuer à exister, vaille que vaille, comme on peut, le temps qui reste. « Avancer dans le noir est un apprentissage » Au fil des mois et des années se dessine le périple, tâtonnant et troublant, d’une vie qui persiste, bien qu’elle soit « amputée ». Le mot revient plus d’une fois. Sans Jean-Louis, Perla « fonctionne », dit-elle souvent – activités, lectures, sorties, famille, amis… – sans pour autant exister pleinement. « Tout dit ton absence. Tout crie ta présence ». La force du texte réside dans ces formules spontanées, ces remarques obstinées qui désignent, aussi sobrement qu’il est possible, de l’indicible. « Je ne respire plus de la même façon », « d’où vient ce sentiment de marcher à côté de ma vie ? ». Le « prince » n’est plus là. Cependant il est partout. Mais où ? Comment ? Pourquoi ? Et pour combien de temps encore ? Les interrogations tournent en boucle, entrelacées de souvenirs, de désarrois, de sourires aussi.
Bien sûr, il s’agit d’une histoire singulière. Une personne,avec ses origines, son milieu, ses habitudes, ses limites. Malgré tout, on y entend de l’universel, des phrases dont l’authenticité fait mouche. Les mots d’une femme blessée, aimante, forte et fragile, qui cherche à comprendre, n’y parvient pas, vit malgré tout, espère et désespère. Comme tout le monde, finalement. Un peu plus, probablement.
VIVRE APRÈS TOI
de Perla Servan-Schreiber
Flammarion, 288 p., 20 €


