Père fondateur, premier modèle, incarnation éternelle du mouvement de la pensée… Le nom de Platon symbolise à lui seul la philosophie. Même quand elle combat les conceptions platoniciennes. Sa pensée est un univers en soi : on la découvre dès qu’on entame une réflexion, on ne cesse ensuite de la reprendre et de l’explorer. Inépuisable. Constamment réinventée. Rares, pourtant, sont les travaux qui renouvellent en profondeur la manière de l’approcher. C’est le cas de la volumineuse étude que Létitia Mouze consacre à la place de la poésie et des mythes dans les dialogues platoniciens. Question importante, dont les répercussions sont très vastes.
On croit l’affaire entendue : Platon chasse les poètes de la Cité Idéale, critique Homère et les tragiques, désavoue les fictions, condamne l’imaginaire et ses passions. Au fil des générations, on n’a cessé de le répéter : par définition, tout philosophe préfère le logos, « parole » et « raison », au muthos, fable et croyance. Cette rupture inaugure un nouveau régime de savoir, qui choisit les raisonnements plutôt que les récits, les vérités plutôt que les légendes. Autrement dit : la philosophie plutôt que la littérature.
Et s’il n’en était pas du tout ainsi ? Létitia Mouze soutient que ces oppositions sont effectivement les nôtres, qu’elles se sont constituées au fil d’une très longue histoire culturelle, mais qu’elles ne sont en rien celles de Platon. Pas à pas, avec autant d’obstination sereine que de références érudites, la chercheuse démonte ces contresens sédimentés – et en tire les conséquences. Non, contrairement à ce qu’on croit, « Platon n’est pas l’ennemi des poètes ». Au contraire, il leur reconnaît un rôle crucial dans la Cité. Il sait que les mythes sont éducatifs. Ils peuvent même, à ses yeux, être pleinement philosophiques.
L’essentiel de la démarche repose sur cet argument : ce que signifie « philosophe », « philosophie », « fictions »… n’est absolument pas configuré de la même manière pour nous et pour Platon. Pour lui, rappelle Létitia Mouze, la philosophie ne constitue pas une discipline spécifique. Ce n’est pas une activité d’écriture forgeant des discours conceptuels. C’est avant tout une attitude par rapport à la manière de vivre, donc le choix fondamental d’un comportement – à la fois existentiel, intellectuel et moral. S’il en est ainsi, poursuit la chercheuse, il devient évident que fictions, mythes et autres histoires peuvent être philosophiques ou antiphilosophiques. Platon n’entretiendrait donc aucune défiance envers les fables en général, ne pronerait aucun rejet de tous les poètes. Au contraire, il incarnerait l’amour des histoires, les jugeant indispensables à la pensée, à la Cité, à l’humanité.
En bousculant ainsi quantité de jugements devenus habituels, ce gros volume savant ne traite pas simplement de détails pour érudits. Il fait réfléchir à nouveaux frais aux relations entre philosophie et littérature. Il attire l’attention sur l’évolution des représentations de la pensée et sur les problèmes illusoires qu’engendre l’application de nos clivages aux démarches qui les ignoraient. Surtout, le mouvement de cette recherche confirme qu’existe un lien profond, toujours à retravailler, entre Platon, « les histoires » et la philosophie. Faire bouger l’un de ces termes, c’est transformer les autres.
LE PHILOSOPHE QUI AIMAIT LES HISTOIRES
L’anthropologie platonicienne du fait poétique
de Létitia Mouse
Les Belles Lettres/essais, 584 p., 35 €


