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LA MORT DU PHILOSOPHE MICHEL HULIN

Le philosophe français Michel Hulin, né le 31 janvier 1936 à la Groise (Nord), est mort le 11 mars 2016, à 90 ans, à Moscou, où il résidait depuis plusieurs années. Ancien élève de l’École Normale Supérieure, ce grand connaisseur de la pensée indienne a accompli en ce domaine un travail considérable de traduction et de pédagogie, mais aussi de philosophie comparée et de recherches sur l’histoire de la rencontre entre Europe et Inde. Et surtout, avec une constante clarté et un sens profond des expériences spirituelles, il a contribué à mettre en lumière comment de grandes interrogations métaphysiques, abordées différemment par des traditions intellectuelles distinctes, sont directement reliées à nos réalités intimes. 

Son enseignement à la Sorbonne, de 1981 à 1998, a fait connaître et comprendre la diversité des écoles philosophiques de l’Inde à de très nombreux étudiants. Le plus frappant, pour celles et ceux qui eurent la chance de suivre ses cours, était sa stupéfiante dextérité. Il éclairait les détails les plus subtils des textes sanskrits, souvent obscurs au premier abord, par des exemples concrets, ordinaires, capables de parler immédiatement à tous. En l’écoutant ainsi analyser, sans lire ses notes, les argumentations des logiciens bouddhistes ou celles des vedântin non-dualistes, on découvrait que ces raisonnements arides étaient ancrés dans des situations vécues, partageables, presque banales. 

Cette même démarche de fond, unissant savoir hyperspécialisé et sens du quotidien, se retrouve dans la quinzaine de livres qu’il a publiés. Dans ses ouvrages universitaires, ce chercheur singulier a en effet conjugué délibérément la plus haute érudition avec le souci des réalités communes. Déjà dans sa thèse, sous la direction de l’indianiste Olivier Lacombe, Le principe de l’ego dans la pensée indienne classique (Collège de France, 1978), Michel Hulin ne se borne pas à élucider la notion indienne d’ahamkâra (ce « faux moi » que nous croyons être en tant qu’individu), il ancre son analyse dans le vécu commun de la conscience. Cet éprouvé originaire – « je » suis,  sujet séparé, autonome, conscient et clos – crucial pour la philosophie occidentale, est appréhendé, en Inde, comme une illusion, un obstacle que la pensée doit parvenir à dissoudre pour trouver l’Absolu. 

Sa volonté constante de mettre en lumière combien des spéculations au premier regard étranges sont, en fait, des manières différentes d’aborder des réalités connues de tous s’est manifestée plus encore dans ses livres consacrés au vécu du temps et à l’expérience mystique, destinés à l’attention d’un plus vaste public. Dans La face cachée du temps (Fayard, 1985), le philosophe explore l’imaginaire de l’au-delà, scrute les représentations de la survie à travers les siècles et les cultures, pour faire émerger l’idée salvatrice que l’éternité n’est pas ailleurs mais ici même. Dans La mystique sauvage (PUF, 1993, rééd. Quadrige, 2008), il multiplie les passerelles entre de multiples traditions et ce que les scientifiques, les poètes et les mystiques savent, chacun à leur manière, des états modifiés de la conscience. 

À ces ouvrages majeurs, rédigés dans une langue élégante et accessible à tous, se sont ajoutés de multiples traductions du sanskrit, comme la Doctrine secrète de la déesse Tripura (Fayard, 1979), Sept récits initiatiques tiré du Yoga-Vasistha (Berg, International, 1987) ou encore la révision de la version française de la célèbre Bhagavad-Gîtâ, avec un choix de commentaires de Shankara (Points Sagesse, 2010). Puisant directement aux sources, Michel Hulin a fait également œuvre de vulgarisateur en publiant notamment une anthologie de textes hindouistes et bouddhistes, L’Inde des sages (Félin, 2000). Enfin, on ne saurait oublier son apport à l’histoire des relations intellectuelles entre Europe et Inde, notamment avec ce travail pionnier que fut son étude son Hegel et l’Orient (Vrin, 1979). 

Dépourvu d’arrogance, insoucieux des honneurs et des pouvoirs, grand savant, vrai penseur, l’homme était sensible, discret, à la fois lumineux et pudique. Ceux qui l’ont connu le savent. Celles et ceux qui le liront peuvent le découvrir. 

Repères 

1936  Naissance à La Groise (Nord)

1956 Entrée à l’École Normale Supérieure

1979 Hegel et l’Orient (Vrin)

1981-1998  Professeur de philosophie indienne et comparée à la Sorbonne

1985  La face cachée du temps (Fayard)

1993 La mystique sauvage (PUF, rééd. Quadrige, 2008)

2026  Mort à Moscou le 11 mars 2026

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