Chacun est persuadé d’avoir raison. Mes jugements sont les bons, mes valeurs les meilleures. D’emblée, tout le monde vit ses convictions comme des évidences. Les autres – ceux qui ne partagent pas les mêmes intuitions morales, politiques ou religieuses – sont des imbéciles, des pervers ou des diables. Les voilà vite transformés en adversaires à combattre, en ennemis à abattre. Ainsi naissent d’innombrables conflits qu’exacerbent aujourd’hui les connexions sans fin du monde numérique.
Y a-t-il un moyen de sortir de ce cercle ? Peut-être qu’en comprenant mieux d’où vient la morale, en éclairant l’origine de nos dégoûts, tabous et principes, en scrutant la pluralité des cultures et des classes sociales, on pourrait discerner ce qui nous réunit par-delà nos divergences, et cesser de transformer nos désaccords en guerre… Telle est l’intention première du psychologue Jonathan Haidt, professeur à la Stern School of Business de New York, qui a publié ces vingt dernières années plusieurs essais remarqués, devenus des références populaires dans le monde anglophone.
Paru en 2012, l’un de ses principaux ouvrages est maintenant disponible en français sous le titre La Supériorité morale. S’y plonger risque d’être d’abord déconcertant pour qui fréquente avant tout travaux académiques ou essais exigeants. En effet, de façon délibérée, Jonathan Haidt ne s’adresse pas seulement aux capacités théoriques de ses lecteurs, mais cherche aussi à modifier leur attitude émotive, à les changer affectivement. C’est pourquoi il préfère les métaphores aux concepts, privilégie les histoires, écarte les abstractions. Sans craindre la surpédagogie, Haidt n’hésite jamais à résumer ce qu’on vient de lire, à souligner ce qui doit être retenu, à expliquer pourquoi il a choisi tel ou tel mode d’exposé.
Nos intuitions l’emportent sur nos raisonnements
Cela dit, son approche est solide. Car elle se fonde à la fois sur des données expérimentales, issues de très nombreuses enquêtes de terrain, et sur une authentique probité intellectuelle. Ses enquêtes, dans plusieurs cultures du monde et dans des milieux sociaux différents, l’ont conduit à conclure qu’en matière de morale, nos intuitions l’emportent sur nos raisonnements. Et ce domaine moral déborde largement le cadre de l’équité, englobant toute une série d’autres émotions relatives à la réprobation, au souci de soi, à la souffrance ou aux mérites des autres. Présente dans toute société du monde, cette palette émotive est différemment accentuée selon les cultures, les milieux et les époques, donnant ainsi leurs tonalités spécifiques aux credo politiques ou religieux.
Cet éclairage sociopsychologique ne saurait mettre un terme à nos désaccords. Il ne peut faire disparaître les divergences. Mais il n’est pas impossible qu’il puisse aider à éviter que les tensions ne dégénèrent en luttes mortelles. Si je comprends, peu à peu, que les autres adhèrent à des valeurs qui ne sont pas les miennes mais qui n’en sont pas moins humaines, nous avons de nouvelles possibilités de coexister. Leurs convictions me paraissent porteuses d’une légitimité que je peux reconnaître sans pour autant l’éprouver. Nous nous voyons alors, chacun, comme « une partie d’un tout ». Ainsi pouvons-nous commencer à nous entendre – au sens de nous comprendre. Sans nécessairement nous accorder. Mais sans nous détruire.
LA SUPÉRIORITÉ MORALE
Pourquoi la politique et la religion nous divisent
de Jonathan Haidt
(The Righteous Mind)
Traduit de l’anglais par Lilou Wimbee
Arpa, 454 p., 24,90 €


