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JANKÉLÉVITCH, INTERPRÈTE VIRTUOSE DE LA NUANCE

La postérité a plus d’un tour dans son sac. Il lui arrive d’oublier, d’un coup, des divas jugées immortelles hier encore. Ou de célébrer, comme plus actuels que jamais, des auteurs considérés, de leur vivant, comme secondaires, difficiles ou éphémères. Avec le philosophe français Vladimir Jankélévitch (1903-1985), on se trouve face à un cas rare de résurrection multiforme. S’il fut en son temps estimé et influent, il était également isolé, parfois regardé comme excentrique. Ces dernières années, il ne cesse de rencontrer une audience nouvelle. Rééditions, relectures, inédits se multiplient. Comme si sa voix, haut perchée mais intarissable, avait mille choses à dire à notre temps.

En témoigne, après d’autres, cet étonnant cours de 1959-60 sur l’immédiat, édité par les soins de la fidèle et infatigable Françoise Schwab, à qui ce renouveau doit beaucoup. A l’époque, chaque lundi à 16 h, dans l’amphi Guizot de la Sorbonne, « Janké » donnait un cours ouvert à tous, diffusé sur Radio-Sorbonne. Debout au pupitre, il avait l’air d’improviser, digressait, s’envolait dans des distinctions vertigineuses apparemment sans rapport avec son sujet, retombait sur ses pieds, mine de rien, en souriant, laissant son monde abasourdi et illuminé. 

Cette liberté virtuose, on la retrouve d’emblée dans ces séances qui tentent de traiter de l’immédiat. Impossible, dit-il, de l’aborder frontalement – d’où la difficulté aussi bien que la beauté de l’exercice. Le professeur s’en explique, en philosophe-acrobate, en métaphysicien-funambule. Nous pensons et parlons par médiations et intermédiaires. L’im-médiat, par définition, les annule. C’est pourquoi il nous laisse sans voix et sans idée. Plus généralement, poursuit le soliste en montant dans les aigus, tout ce qui est absolu, pur, plein, nous laisserait démunis, incapables d’en dire ou d’en penser quoi que ce soit. C’est qu’en fait, suggère-t-il encore, nous sommes des résidents du clair-obscur, à l’aise dans un monde en guenilles. Nous parlons et pensons dans cette zone instable où des mélanges articulent, de manière toujours bancale, être et néant, devenir et éternité.

S’il en est ainsi, vouloir penser l’immédiat – et tout ce qui n’a ni début ni fin, comme l’intuition, l’instant, la présence, où « l’alpha et l’oméga coïncident » – revient à se confronter au silence, à l’indicible. La philosophie doit-elle se borner à dire ce qui peut aisément se proférer ? Doit-elle au contraire s’atteler à cheminer, vaille que vaille, vers l’ineffable ? On connaît la réponse de Jankélévitch. Il choisit délibérément l’impossible, le presque-rien, les franges du discours désignant l’indicible. Tout en prenant appui sur mille exemples concrets, triviaux, quotidiens. Tout en convoquant sans cesse Platon, Plotin, Bergson, parfois Nietzsche. Tout en plaisantant sur lui-même, son auditoire, et sur l’humanité. 

« Je suis un philosophe oral » disait volontiers celui qui rédigea tant de livres. Ce n’est pas une pirouette de plus d’un penseur aussi facétieux que grave. Ce qu’on éprouve – immédiatement, c’est le cas de le dire – à la lecture de ce vieux cours atypique, c’est un souffle, une respiration. Les Grecs nommaient cela « pneuma ». Pas très loin, somme toute, de ce que le philosophe découvre ici avec le paradoxe de l’immédiat comme « absolu relatif ». Quelque chose comme un jeu sans fin avec la nuance – simplissime et retorse, lumineuse et enténébrée. Une asymptote qui tend vers l’absolu, indéfiniment, et le fait miroiter sans l’atteindre. 

L’IMMÉDIAT

Cours à la Sorbonne 1959-1960

de Vladimir Jankélévitch

Édité et préfacé par Françoise Schwab

Flammarion/INA, 316 p., 22,00 € 

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