Février 1936. La revue américaine Esquire publie un texte de F. Scott Fitzgerald intitulé The Crack Up (la fêlure, ou l’effondrement), où le flamboyant écrivain, sommé de publier par son éditeur, décrit par le menu son alcoolisme, son impossibilité d’écrire, le démantèlement de son existence. Première phrase : « Toute vie est bien entendu un processus de démolition ». En 1969, dans Logique du Sens, le philosophe Gilles Deleuze – qui dira bientôt, lui aussi, « j’ai beaucoup bu » – s’empare de cette formule et de ce texte pour soutenir que toute vie et toute création sont aux prises avec une érosion interne, souterraine, invisible, qui les meut et les mine en même temps. Œuvres et aventures – littéraires, philosophiques, artistiques… – émergeraient ainsi sur fond de destruction secrète, inéluctable, de fêlure originaire progressant à bas bruit.
Tel est le point de départ de La fêlure, premier essai de Charlotte Casiraghi. Deleuze et ses analyses constituent l’un de ses fils directeurs, tout comme la proximité de l’autrice avec le monde munificent de Fitzgerald et ses blessures à l’œuvre sous les apparences lisses. Fille de Caroline de Monaco, petite fille de Grace Kelly, on l’imagine uniquement entre jet set, papier glacé et tabloïds. Sans connaître la réalité, bien moins simple, d’une femme sensible, intelligente, cultivée – et secrète. Le thème et le style de ce livre le montrent, mais de biais, indirectement. Car il ne s’agit en aucun cas de confessions, du moins explicitement.
Plutôt une promenade subtile, entre philosophie et littérature. C’est de sa classe terminale à Fontainebleau, où son professeur de philosophie fut Robert Maggiori, que date la passion de Charlotte Casiraghi pour la philosophie. Leur longue amitié les a conduit à la création, depuis 2015, des Rencontres philosophiques de Monaco et à la publication d’un ouvrage commun, Archipel des passions (Seuil, 2018). Mais romanciers, poètes et autres explorateurs font aussi partie de ce voyage au pays des craquelures intimes. Comme dans un herbier, chaque chapitre – une vingtaine en tout – évoque le mystère créateur de l’existence fissurée. Chez Colette ou Blaise Pascal, Balzac ou Marguerite Duras, Pavese ou Akhmatova, Freud ou Anne Dufourmantelle, de page en page se déploie une série d’instructives variations sur le thème de la brisure interne.
Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une encyclopédie des fissures, mais plutôt d’une libre méditation – chaque fois spécifique, et menée avec une plume ciselée – sur les tours dont use chaque auteur pour exprimer au plus près la vérité de ses délitements intimes. Comment approcher, avec des mots, cette faille qui tout à la fois nous échappe, nous fait avancer et nous défait ? Telle est la question de cet essai. Elle résiste évidemment à la logique des réponses unitaires, mais elle se prête à des évocations sensibles, au cas par cas, qui se lisent avec un vrai plaisir.
Reste à interroger le présupposé majeur qui sous-tend le parcours. Est-il vrai que « toute vie » soit « un processus de démolition ? » L’évidence inverse n’a-t-elle pas autant de force ? Ne peut-on exhiber exemples et arguments pour défendre l’idée que la vie construit et relie, édifie et stabilise ? Peut-être pas « toute vie », d’ailleurs, quelle que soit l’option envisagée. Il se pourrait que le piège réside dans la volonté, trop fréquente chez les philosophes, de forger des affirmations universelles.
LA FÊLURE
de Charlotte Casiraghi
Julliard, 384 p., 22,90 €


