L’art est-il une connaissance ? Cette question a été celle, en 1992, du quatrième Forum Philo du Monde, qui réunissait des personnalités aussi diverses qu’Alain Badiou et Marc Fumaroli. Le philosophe Paul Audi, Prix Femina essai pour Tenir Tête (Stock, 2024), artisan d’une réflexion ample et sensible où l’esthétique tient une place centrale, n’avait encore rien publié à cette date. Aujourd’hui, avec son quarante-deuxième livre, Le Vrai du Beau. Regards sur la peinture, il éclaire le problème du savoir propre à l’art avec une éblouissante maestria. Dans cet essai foisonnant, il entraine son lecteur dans un vaste jeu de pistes d’où émerge peu à peu d’importants éléments de réponses à ces interrogations difficiles : quel type de connaissance s’élabore par l’entremise des tableaux ? De quelle vérité celui qui les scrute fait-il l’expérience ? Somme toute, à quoi joue au juste la peinture ?
Qu’il s’agisse d’un jeu avec la vérité n’a rien d’évident, au premier abord. L’image n’est-elle pas, par définition, irréalité ? Ce que l’œil voit représenté, ce qu’il perçoit d’un paysage, d’un portrait, d’une nature est évidemment absent. De là le mépris de Platon et de ses descendants pour cette illusion qui vient doubler le réel par ruse et artifice. De là également, en symétrie inversée, l’admiration candide des naïfs pour l’habileté des trompe-l’œil et la pseudo-perfection de ces images qu’on prendrait presque pour des choses. Toutefois, cette dimension imitative, cette évocation du réel n’est pas l’essentiel de la peinture.
À cette représentation, qu’il caractérise comme « iconique », Paul Audi oppose la dimension « picturale » qui concerne la réalité même du tableau, ce qui le fait exister dans sa singularité et sa matérialité – lignes de forces, répartition des masses, jeu des couleurs, des touches, des détails. C’est sur ce versant que s’agence le dispositif expérimental, subtil et complexe, que constitue un tableau. Résultat de cet agencement : nous faire changer de rapport à nous-même et au monde. Le tableau exhibe « les conditions de la visibilité » au sein même de l’image. Le regard ne se contente plus de voir. Il est entraîné par la peinture à « savoir voir », à s’éduquer en se transformant au fil de l’expérience. « Quand une personne regarde un tableau, ce qu’elle découvre, c’est que le tableau la regardait lui-même déjà. »
Par quelle magie ? Pour l’expliquer, Paul Audi ne se contente pas d’analyses générales et de propos théoriques. Il embarque les lecteurs dans une farandole de contemplations minutieuses. En scrutant près de soixante-dix chefs-d’œuvre occidntaux – du XIVe siècle à nos jours, de Lorenzetti à De Kooning, en passant notamment par Courbet, Manet, Matisse, Cézanne ou Barnet Newman -, il fait comprendre comment s’organisent, dans le détail, les dispositifs spécifiques de la vie picturale qu’il nomme le rythme, la vivacité, l’armature, la présence… Par leur truchement, de la vision naît un savoir.
Passionnant, ce périple n’est pas pour débutants. Mais tous ceux, déjà aguerris à la philosophie, qui s’y engageront peuvent s’attendre à des perspectives stimulantes. Et même à de vraies découvertes. Il y a de fortes chances, en quittant la visite de ce musée plus réel qu’imaginaire, que vous n’abordiez plus jamais un tableau comme avant.
LE VRAI DU BEAU
Regards sur la peinture
de Paul Audi
Flammarion, 264 p., 21 €


