Pyrrhon fut longtemps une énigme. Il n’a rien écrit. Et fort peu d’éléments renseignent sur sa vie, son enseignement, ses premiers disciples. Quelques anecdotes déroutantes, des propos souvent rapportés à des siècles de distance. Les contours de ce fantôme demeurent flous. Malgré tout, il n’a cessé de hanter l’histoire de la pensée européenne, où le « pyrrhonisme » s’est trouvé continûment attaqué ou défendu. Pourfendu par les uns, revendiqué par les autres. Au fil des siècles, de Montaigne à Bertrand Russell en passant par Hume, des « pyrrhoniens » ont réinventé, argumenté, perfectionné, l’attitude sceptique attribuée à ce penseur introuvable.
La légende accorde en effet au personnage une défiance radicale envers toute forme de connaissance. L’homme, originaire d’Élis, à l’Ouest du Péloponnèse, a vécu entre 365 et 275 avant notre ère environ. Il a accompagné les troupes d’Alexandre jusqu’en Inde. Là, en 326, à Taxila, il a observé des ascètes indiens, peut-être bouddhistes ou jaïns. Aussi a-t-on tenté de mettre leurs doctrines en rapport avec sa conviction centrale : les choses, par elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni mauvaises – « pas plus » ceci que cela, insaisissables, inaccessibles à tout savoir. Nous devons donc suspendre définitivement notre jugement, renoncer à toute vérité, demeurer à jamais sans opinion. Face à pareil extrêmisme, les critiques eurent beau jeu de disqualifier Pyrrhon et ses positions apparemment intenables, excessives et contradictoires.
Comment agir, en effet, si nous sommes tenus de ne préférer absolument rien ? Et comment soutenir que rien n’est connaissable, tout en affirmant nous savons avec certitude qu’il en est ainsi ? Et même comment parler, tout simplement, si tous les mots ne sont que leurres, mensonges, conventions ? De mille façons, Pyrrhon et ses disciples furent accusés de ne pouvoir vivre de façon cohérente avec leur propre doctrine. Ce qu’ils pensent les condamnent à l’inaction et au silence. S’ils en sortent, ils trahissent leur propre pensée.
La remarquable enquête d’Enzo Godinot met en doute la filiation indienne et surtout fait justice de ces disqualifications habituelles. Le jeune chercheur, agrégé et docteur en philosophie, rattaché à l’université Bordeaux-Montaigne, démonte minutieusement les illusions d’optique. L’originalité de Pyrrhon, que son travail s’efforce de reconstituer, ne reposerait pas principalement sur des arguments intellectuels. Plus qu’une théorie, le sage d’Élis aurait incarné une nouvelle manière de vivre, une attitude pratique, un comportement – bref une éthique, au sens premier du terme.
En effet, loin de paralyser toute action, l’absence de vérité allégerait l’existence de tous les maux qu’engendrent les dogmatismes. Le détachement absolu de Pyrrhon serait donc garant de sérénité, de bienveillance et de bonheur. Enzo Godinot précise peu à peu la silhouette d’un Pyrrhon maître de vie, s’appliquant à traverser l’existence sans trouble et transmettant, par l’exemple, le chemin pour y parvenir.
Cette intéressante reconstruction est menée avec prudence et fermeté. Soutenue par une érudition impeccable et par une réelle clarté, elle vaut d’être connue. Il se pourrait que sa leçon ultime dépasse l’antiquité grecque et l’histoire du scepticisme. Dans une époque marquée par l’éclipse de la vérité, le savoir-vivre de Pyrrhon pourrait bien devenir, au lieu d’une énigme, une ressource.
PYRRHON
Naissance du scepticisme
d’Enzo Godinot
Les éditions du Cerf, 336 p., 24,90 €


