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LE GÉANT CARNAP, MÉCONNU EN FRANCE

C’est un des géants du XXe siècle. Pourtant beaucoup l’ignorent. Le logicien Rudolf Carnap (1891–1970) a longtemps fait l’objet, en France, d’une indifférence où ignorance et mépris se renforçaient réciproquement. Membre du célèbre Cercle de Vienne, figure centrale du positivisme logique, ce pilier de la pensée contemporaine  explore les conditions formelles de la connaissance scientifique, en les séparant méthodiquement des illusions métaphysiques de la philosophie. Élève de Frege, il dialogue avec les grands mathématiciens et logiciens de son temps (Russell, Gödel, Wittgenstein, entre autres). Socialiste et pacifiste, il quitte en 1935 l’Allemagne nazie pour les États-Unis. Ses travaux, poursuivis ensuite à Chicago, Harvard, Princeton, continuent d’inspirer de nombreux chercheurs en philosophie analytique.

Aujourd’hui, avec presque un siècle de retard, les francophones peuvent lire son travail le plus fondamental, dans une traduction de Jacques Bouveresse, précédée d’une longue préface ce dernier, publiées à titre posthume. Edité en allemand en 1934, puis en 1937 dans une version anglaise remaniée, La syntaxe logique du langage incarne un moment-charnière de la réflexion contemporaine.  Son objectif est radical : « La  philosophie doit être remplacée par la logique de la science » écrit Carnap dans l’avant-propos. Et cette logique, selon lui, est uniquement une syntaxe. Essayons d’indiquer ce que cela signifie et implique, en soulignant au passage l’extrême difficulté de l’œuvre, dont l’accès est réservé aux habitués des études sur les fondements des mathématiques et sur les langues formelles. 

Carnap s’efforce d’établir que la logique est une pure affaire de syntaxe. Ce qui est déterminant pour la connaissance n’est donc pas la signification intrinsèque des termes utilisés, mais avant tout la nature des symboles et les règles de convention posées pour leur usage. Autrement dit, la science a légitimement partie liée avec des entités abstraites et des conventions réglant leur maniement, mais l’essentiel ne réside pas dans une quelconque réalité de leur signification propre. C’est pourquoi la philosophie s’égare quand elle cherche si ces abstractions possèdent ou non une existence autonome. 

Les répercussions de cette approche purement syntaxique des langues formelles sont considérables. Bientôt se trouvent mis en jeu, de proche en proche, le statut du langage, la distinction du vrai et du faux, la définition du savoir, les places respectives de la pensée, de la langue et du réel.  Enfin, le « principe de tolérance » exposé dans la dernière partie du livre, connaît aujourd’hui une féconde postérité. Peu importent les règles établies au départ (rien ne les prescrit, aucune n’est bonne ou mauvaise, toutes sont arbitraires), seule compte la cohérence de leur mise en pratique. 

L’exploration de cet univers exige attention, temps et patience. Mais, pour ceux qui pourront l’entreprendre, le voyage en vaut la peine. Ils y apercevront un versant de la pensée moderne largement tenu à l’écart par l’histoire de la culture hexagonale. Pour comprendre pourquoi cette somme nous parvient si tard, et pourquoi ces analyses sont encore si peu familières, il faudrait reprendre l’histoire intellectuelle des dernières générations, et les effets délétères de la fascination pour le brouillard heideggérien. L’antagonisme absolu qui règne entre la planète mentale de Carnap et celle de Heidegger, qu’ont habitée tant de courants français, peut expliquer le retard considérable avec lequel cette œuvre nous parvient. 

LA SYNTAXE LOGIQUE DU LANGAGE

de Rudolf Carnap

(The Logical Syntax of Language)

Traduit et présenté par Jacques Bouveresse

Texte établi par Pierre Wagner avec la collaboration de Baptiste Mélès

Gallimard, « Bibliothèque de Philosophie », 492 p., 27 € 

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