C’est un philosophe très singulier. Né à Glasgow en 1929, mort presque centenaire à South Bend, dans l’Indiana, il y a seulement quelques mois, le 21 mai 2025, Alasdair MacIntyre a parcouru un itinéraire qui peut dérouter. Il fut dans sa jeunesse à la fois marxiste et presbytérien, puis devint athée et relativiste, et finalement se convertit au catholicisme et construisit, au fil des décennies, une réflexion marquante sur l’éthique des vertus. En s’efforçant de montrer comment la conception de la « vie bonne » chez Aristote, revue par saint Thomas, peut surmonter quantité de dilemmes contemporains, il a acquis une audience et une notoriété importantes.
On aurait tort de le croire versatile. Au contraire, les épisodes de son trajet découlent d’une seule et même exigence : comprendre sur quoi reposent nos jugements moraux, nos désirs, nos refus, nos espérances et nos craintes et trouver ainsi, si possible, le sens et l’ancrage de ce que nous considérons comme vertus et vices, échec ou réussite d’une existence. Chemin faisant, il a récusé l’universalisme abstrait : à ses yeux, rien n’est affaire de raison pure, l’essentiel se trouve ancré dans une époque, une communauté, un ensemble de liens et de gestes concrets. Inutile de supposer une « nature humaine » pour définir la vertu. Elle surgit plutôt de la pratique quotidienne et des liens sociaux, de ce qui signifie, selon les temps et les lieux, « être bon » – dans tel milieu, telle société, telle culture.
Dernier ouvrage publié par Alasdair MacIntyre, L’éthique dans les conflits de la modernité, paru en 2016 à Cambridge University Press, a le mérite d’éclairer avec précision ces lignes de force, tout en rassemblant les principaux apports de ce philosophe à l’analyse contemporaine de l’éthique. Leur singularité et leur intérêt ne tiennent pas à un quelconque « retour aux Anciens », ni à une conception religieuse de l’existence. Plutôt dans l’accent mis sur ce que toute action morale exige de concret. Elle s’inscrit dans une situation et un cheminement qui seuls lui donnent sens.
Qu’il s’agisse de la famille, du travail, de l’école, des soins, ces aspects cruciaux de la vie mettent en œuvre des considérations morales chaque fois différemment incarnées. Finalement, ce qui intéresse MacIntyre, ce sont les liens humains et leurs interactions, plus que les définitions théoriques. « Ce qui compte, écrit-il, ce sont les attentes et les désirs des gens, heureux ou malheureux, et c’est un travail complexe de les identifier et de les interpréter. » En s’attelant à cette tâche, il souligne fréquemment combien l’ancrage de l’éthique dans la pratique collective contrevient à la modernité, à son individualisme et son culte du « chacun pour soi ». En ce sens, pour MacIntyre, le vieil Aristote se révèle révolutionnaire, proche d’une certaine dimension de Marx – contestant de l’ordre marchand pour cause d’inhumanité, plutôt que forgeant une science des lois de l’histoire.
Au fil des pages alternent développements pesants et fulgurances caustiques, affirmations excessives et remarques prudentes. Mais le bilan reste largement positif, en raison notamment de thèmes secondaires. Par exemple, pour comprendre l’écart entre le vrai bonheur et le mirage que l’air du temps fait miroiter, ou pour saisir le rôle essentiel d’un récit criconstancié pour dresser le bilan d’une existence, la lecture de ce philosophe singulier vaut la peine.
L’ÉTHIQUE DANS LES CONFLITS DE LA MODERNITÉ
d’Alasdair MacIntyre
(Ethics in the Conflicts of Modernity)
Traduit de l’anglais et présenté par Godefroy Desjonquères
PUF, 490 p., 29 €


