Le philosophe, traumatisé par la guerre du Liban, son pays d’origine, a longtemps écrit sur l’art et l’esthétique. Il s’immerge désormais avec courage dans le politique, en particulier dans le conflit israélo-palestinien, comme l’atteste « Partie prenante ».
Au cœur de Paris, et pourtant on se croirait ailleurs. À cause du calme de la cour intérieure ? À cause des tableaux « qui nous regardent », comme le soutient Paul Audi, dans la grande pièce lumineuse où il nous accueille ? En tout cas, cette impression – au centre, mais autrement – correspond bien à la place de son œuvre, très singulière, dans la philosophie française aujourd’hui. À la fois centrale et discrète, calme et engagée, jamais militante mais souvent courageuse.
Œuvre abondante – 43 livres publiés en trente ans ! -, et d’une grande diversité, au premier regard. On y croise notamment Mallarmé, Picasso, Gary, Molière, Jarry… aussi bien que Rousseau, Nietzsche, Michel Henry, Wittgenstein, Lacan. Malgré tout, l’apparente disparité est un leurre, car de grands axes de réflexion structurent ces développements multiples. Continûment Paul Audi interroge l’éthique et l’esthétique, leurs liens profonds, et les valeurs présidant à la création des œuvres comme des vies. En scrutant l’amour ou la peinture, en questionnant la justice ou l’identité et leurs évolutions contemporaines, ce penseur n’a en fait qu’une unique passion : y voir clair, en philosophe.
D’où vient pareille exigence ? Comment évolue-t-elle ? Au départ, un traumatisme d’enfance, celui de la guerre civile qui a déchiré le Liban à partir de 1975. « Le grondement de la guerre a été la basse continue de ma vie. Très tôt, j’ai éprouvé sa réalité, les morts et les souffrances qu’elle engendre. La France, et d’abord sa langue, sa culture, ses libertés sont devenues mes refuges et mes idéaux. » Parmi d’innombrables lectures, la découverte de Jean-Jacques Rousseau, auquel Paul Audi consacrera sa thèse et plusieurs ouvrages, se révèle décisive.
« Au sortir de mon adolescence, explique le philosophe, j’ai cru reconnaître en Rousseau un alter ego. Ce ne fut pas une lecture parmi d’autres, mais bien une identification. Rousseau est le nom d’une intransigeance, d’un refus de tout compromis, d’une prise constante de risques. Il unit existence et œuvre, et concilie des éléments tenus pour incompatibles : art et philosophie, morale et éthique, vie solitaire et existence solidaire. Une telle conjonction exige, pour la porter, de forger une langue nouvelle. Ainsi les Rêveries du promeneur solitaire me sont-elles apparues comme le sommet de la spiritualité philosophique moderne, en réponse terme à terme à Descartes : rêverie contre méditation, affectivité contre intellectualité. Mais dans les deux cas, la langue et la pensée fusionnent ; l’écriture est le lieu où la pensée se construit ».
L’identification imaginaire à Rousseau bute cependant sur un obstacle majeur. Chez Jean-Jacques, tout est politique, ou le devient aisément. « Pour mon équation intime, politique voulait dire guerre, et guerre voulait dire mort. Je n’éprouvais que rejet et dégoût pour cette dimension de l’existence. » C’est donc d’abord à explorer la création, considérée comme le propre de l’humain, que s’est longtemps attaché Paul Audi. Cette appétence pour l’esthétique tient aussi à son éducation : « Mes parents m’ont élevé dans le respect du beau et de l’art. Ma mère était mélomane, mon père avait la passion de l’architecture. Mon frère aîné est devenu metteur en scène de théâtre et d’opéra… »
De cette fascination pour les processus de création, le philosophe a conclu, avec l’aide de Nietzsche, cette fois, qu’il appartient à la vie de se désirer et de s’accroître en s’intensifiant. « Dans ce contexte, mon interrogation a cherché le point de croisement de l’éthique et de l’esthétique, de la règle et de la sensibilité, du bien et du beau, dans la création occidentale des Temps modernes. Contre le règne de l’utilitaire, j’ai cherché à réhabiliter un « miraculeux » résolument profane. Dans la création, quelque chose excède tout calcul et donne au présent la possibilité de rester vivifiant et de rouvrir l’avenir. »
Sauf que le politique persistait à demeurer en dehors de la réflexion du philosophe. Horizons, conflits et mutations actuelles de la vie collective demeuraient presque absents de son œuvre. Voilà qui a changé. Trois livres récents de Paul Audi dessinent une analyse passionnante de notre présent, avec pour fils directeurs la question de l’identité – ses pièges, ses abus, ses usages raisonnables. Troublante identité (Stock, 2022) met en lumière le fait que l’individu et sa liberté excède continûment les traits identitaires auxquels l’époque cherche de manière systématique à réduire les sujets. Tenir tête (Stock, prix Femina essais 2024) analyse, à l’ombre des massacres du 7 octobre et de leurs répercussions, l’impact sur la haine des autres des identités imaginaires culturelles et historiques.
Partie prenante, l’essai qui paraît aujourd’hui, parachève ce triptyque en décortiquant la notion de responsabilité collective, dans ses usages légitimes aussi bien que dans ses utilisations actuelles, souvent biaisées et mortifères. Après avoir tenu en lisière le registre du politique, le philosophe s’y est donc immergé – en prenant pour thème directeur l’exacerbation générale des identités et pour exemple central le conflit israélo-palestinien et les attitudes qu’il engendre. Autrement dit, il se donne délibérément pour objets de pensée les traits les plus actuels, et les plus violents, de la politique et de la guerre. Mais il en traite avec un sens aigu de la nuance, préférant courageusement l’analyse conceptuelle aux partis pris, et la philosophie au invectives militantes.
Pourquoi choisir la question de l’identité comme fil directeur de ce triptyque ? « L’identité est devenue le signifiant maître de notre temps. Chacun d’entre nous se trouve désormais jugé à partir de ce qu’il est, condamné par un tribunal populaire sans contrôle, au nom d’une justice imaginaire. Nous sommes donc tous constamment accusés d’être ce que nous sommes et tenus de nous défendre ou de nous justifier. J’ai tenté de démonter cet enfermement en rappelant que chaque individu est toujours plus que la somme des appartenances qui le caractérisent. »
L’analyse subtile de la responsabilité collective et de ses limites conduite dans Partie prenante est appliquée par Paul Audi, pour illustrer les dérives en cours, aux discours et invectives consécutifs aux massacres du 7 octobre. N’est-ce pas là un choix qui peut être discutable, voire passer pour une décision politique partisane ? « Le 7 octobre n’est pas simplement un événement politique majeur. C’est à mes yeux un événement dont les enjeux fondamentaux sont éthiques, philosophiques et même métaphysiques. En effet, il oblige chacun à se confronter à l’idée même qu’il se fait de l’humanité, dans ses multiples dimensions. Au XVIIIe siècle, la Révolution française impliquait des interrogations de cet ordre, sous couvert de problèmes uniquement politiques. Se réfugier dans le seul registre politique devient alors une manière d’esquiver ces questions de fond et révèle, chez un philosophe, un manquement à ses responsabilités. »
C’est également au nom de sa démarche de philosophe que Paul Audi se reconnaît proche de l’héritage hébraïque, bien que n’étant pas juif, et se proclame « juif de position ». Paradoxe ? « Pas du tout ! J’ai découvert dans l’héritage juif le modèle d’une identité de la non-identité : ne jamais pouvoir dire « je suis ceci ou cela » de manière définitive et absolue, s’interroger sans fin sur ce que l’on nous dit que nous sommes. L’exigence d’honorer la valeur Liberté dans le respect de la justice que l’on doit aux autres : voilà ce qui me rattache de très près à la pensée juive ».
Repères
1976 Naturalisé français à douze ans
1984 Entre à l’École normale supérieure
1997 Publie son premier livre, L’Autorité de la pensée (PUF)
2010 Publie Créer. Introduction à l’esth/éthique (Verdier Poche)
2024 Prix Fémina essais pour Tenir tête (Stock)
Extrait
« Nous mettre à l’épreuve de notre propre liberté »
« Si elle repose sur des liens d’appartenance, la responsabilité collective ne devrait pas contribuer à clouer un groupe entier au pilori. Elle en appelle plutôt à prendre en compte l’histoire, les héritages et les loyautés que toute transmission exige, même secrètement, des individus. Or tout cela suppose de savoir, de pouvoir et de vouloir faire des distinctions essentielles : entre être solidaire et participer activement, entre se taire par contrainte et se taire par complicité, entre subir passivement une situation et l’embrasser de son plein gré.
Les individus (…) sont toujours plus que ce que leur identification leur dicterait d’être. (…) Dans cette perspective, la responsabilité collective retrouve son sens le plus fécond : non plus susciter de la culpabilité, mais développer une lucidité commune ; non plus juger à la hâte, mais mieux comprendre les conditions dans lesquelles nous vivons et agissons ; non plus préjuger des autres, mais nous mettre à l’épreuve de notre propre liberté. »
Partie prenante, Stock, p. 31
RESPONSABILITÉ COLLECTIVE, MODE D’EMPLOI
La responsabilité collective a mauvaise réputation. À juste titre, si l’on songe à ses innombrables dérives actuelles sur les réseaux sociaux comme dans les médias. Celles-ci tendent à faire croire, par exemple, que tous les musulmans seraient plus ou moins responsables du terrorisme djihadiste, tous les juifs plus ou moins responsables des horreurs de la guerre. On réduit ainsi des situations complexes à des images simples et des individus libres à des identités figées.
Cet essai développe une analyse critique détaillée de la notion de responsabilité collective en commençant par rétablir sa part de légitimité. Car il existe bien des cas où, sans agir nous-mêmes, nous pouvons nous reconnaître responsables, partiellement mais réellement, nous aussi, de ce que font ceux de notre famille, de notre communauté, de notre pays. Cette co-responsabilité, Paul Audi s’emploie à la définir et à la délimiter au fil d’une dissection conceptuelle multiforme et remarquable.
Sans oublier ses relations étroites avec l’actualité la plus clivante. Car le grand exemple de mésusage abusif de la responsabilité collective que le philosophe choisit de scruter est la diabolisation des juifs, accusés globalement d’être tous « génocidaires », tous « sionistes », ou « colonialistes » – et donc, quels que soient leurs déclarations et actions personnelles, « partie prenante » de la politique de l’actuel gouvernement de l’État d’Israël. L’objectif n’est pas de répliquer aux invectives, mais de mettre en lumière ce qu’elles révèlent du fonctionnement de notre époque.
Paru dans Le Monde des Livres daté du 18/092026
PARTIE PRENANTE
de Paul Audi
Stock, 366 p., 22 €


