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QU’APPELLE-T-ON AU JUSTE « VIEILLESSE » ?

Jamais, dans l’histoire de l’humanité, il n’y eut autant de personnes âgées qu’aujourd’hui. Et leur poids va s’accentuer considérablement durant les prochaines décennies. Cette mutation entraine une cascade de conséquences – économiques, politiques, médicales, sociétales… – dont on commence seulement à entrevoir l’ampleur et la complexité. Peu importe, dès lors, qu’on choisisse de parler des « aînés », des « anciens » ou des « seniors »… « les vieux » paraissent de plus en plus nombreux, alors que la définition même de la vieillesse reste floue.  S’agit-il d’une réalité biologique inéluctable ? D’une représentation sociale fluctuante ? D’un concept philosophiquement descriptible ? D’une affaire intime, vécue différemment par chacun ?  

Ces interrogations s’enchevêtrent, il faut les démêler, dissiper les confusions. C’est ce que s’efforce de faire Bertrand Quentin, méthodiquement, dans Philosophie de la vieillesse.  Diplômé de HEC, agrégé et docteur en philosophie, spécialiste d’éthique médicale et hospitalière, ce maître de conférences à l’université Gustave Eiffel de Marne-la-Vallée est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Les invalidés. Nouvelles réflexions sur le handicap (Erès, 2019, Prix Littré de l’essai). Avec ce nouvel opus, il explore la notion de vieillesse sous plusieurs angles, la révélant bien moins évidente qu’on ne le croit spontanément. 

Certes, des philosophes ont tenté de la cerner, de Platon à Simone de Beauvoir, en passant par Aristote, Cicéron et Montaigne, mais sans parvenir à en élaborer un concept cohérent. Partout, en effet, se retrouve un clivage insurmontable entre ceux qui mettent l’accent sur déclin comme élément essentiel et ceux qui insistent, à l’inverse, sur la sérénité enfin atteinte, ou devenue accessible. Les premiers vilipendent dans la vieillesse les maux qui prolifèrent, les incapacités qui s’accroissent, la fin qui s’annonce. Les seconds célèbrent en elle la liberté atteinte, la sagesse acquise, la distance conquise envers les frénésies du monde. La question n’est pas de trouver qui a tort et qui a raison, souligne Bertrand Quentin, mais plutôt de comprendre combien ces regards opposés témoignent d’une réalité par elle-même toujours diverse et ambiguë.

Scruter avec attention les principaux discours philosophiques sur la vieillesse n’est pas le seul atout de cet essai. L’auteur pratique ce qu’il dénomme un « polythéisme méthodologique » et diversifie les approches. Par le biais de l’économie : les vieux, « bouches inutiles », sont-ils encore à considérer ? Par la critique des représentations : la vieillesse existe-t-elle objectivement, ou seulement dans l’imaginaire collectif ? Par l’examen d’une question tabou : la sexualité des personnes âgées. Par l’analyse de la grande peur du spectre Alzheimer, réalité ancienne et mythe moderne. 

Loin d’être un « naufrage » inévitable, la vieillesse, selon Bertrand Quentin, serait avant tout le révélateur des tempéraments individuels. Somme toute, au lieu d’être radicalement transformé par le grand âge, chacun serait révélé dans ses faiblesses et ses forces. Regarde comment tu vieillis, tu sauras qui tu es. Loin d’être des diminués, les vieux deviennent alors des endurants, persistant dans leur être.  Ces idées intéressantes préfigurent bien des discussions possibles. Entre vieux, ou entre générations. 

PHILOSOPHIE DE LA VIEILLESSE

de Bertrand Quentin

Éditions Kimé, « Philosophie en cours », 346 p., 28 € 

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