Le vieil Homère peut se réjouir. Plus encore que l’Iliade, son Odyssée a façonné les Anciens, fasciné les classiques, hanté les Modernes – voyez James Joyce… Et ce n’est pas fini ! Même si personne, ou presque, ne lit plus les 12 000 vers du poème, ses personnages et ses morceaux de bravoure ne cessent d’habiter notre imaginaire. Tout le monde a entendu parler du Cyclope, de Calypso, de Pénélope et de Télémaque, et des ruses d’Ulysse, l’homme aux mille tours, jamais à cours d’expédients ni de stratagèmes. Pourtant, le plus souvent, ces clichés manquent de chair, de sens, d’épaisseur humaine. Ils parlent de loin, on ne sait plus très bien de quoi.
Heureusement, voici un superbe mode d’emploi, vivant, vibrant, qui fait briller l’antique récit comme un sou neuf. Christophe Ono-dit-Biot s’empare de la saga d’Ulysse avec autant de connaissances savantes que d’allégresse pédagogique. Romancier, essayiste, normalien fin connaisseur du grec ancien, le journaliste célèbre avec verve, pour le grand public d’aujourd’hui, ce texte qu’il aime par-dessus tout. Son but : faire découvrir ce trésor aux gens d’aujourd’hui. Qu’ils soient jeunes ou non, lettrés ou pas, il s’emploie à montrer, pas à pas, avec les mots de l’heure, combien ces aventures, psalmodiées il y a si longtemps dans les forteresses du Péloponnèse, forment le livre « le plus merveilleux du monde, le plus fou, le plus beau, le plus étrange, le plus cruel, le plus généreux, le plus passionnant, le plus utile qu’on ait jamais écrit. » Carrément…
Pour quel motif ? Parce que l’Odyssée explore tous les possibles de la vie humaine, explique Christophe Ono-dit-Biot. Amours, trahisons, fidélités, violences, tentations, frayeurs, conflits, vengeances, solitudes, retrouvailles, espérances, déceptions, obstinations, illusions, résistances… tout y est, incarné, illustré et mis en scène. Avec pour acteurs une troupe qui cartonne toujours : déesses drôles d’oiselles, dieux caractériels et passionnés, héroïnes aux prises avec les carcans masculins, guerriers qui n’ont rien de héros vertueux et parfaits. À commencer par Ulysse lui-même, qui est fort loin d’être un modèle. Menteur, colérique, versatile, lunatique, il souffre et combat, comme tout humain qui tente de tenir debout malgré tout.
C’est exactement cela ce qui le rend actuel et proche. Ulysse incarne un monde qui est toujours le nôtre, et non une antiquité disparue. Pour faire ressentir cette proximité, l’essai organise un festival de rapprochements astucieux. Faisant bon usage des anachronismes, il convoque au chevet d’Homère Martin Scorsese ou Tex Avery, Game of Thrones, stand up ou fake news. Au risque, sans doute, de choquer les philologues… ce qui est plutôt une bonne chose, quand on sait du grec – et c’est le cas. Toutefois, qu’on ne se méprenne pas : ce feu d’artifice n’est pas là seulement pour le plaisir.
Il met aussi en lumière des aspects inédits. Ainsi, chez les Phéaciens, les « vaisseaux qui devinent tous seuls les pensées » et se meuvent sans pilote dans le brouillard peuvent-ils évoquer, avant l’heure, l’empire de la Tech. De la même manière, les multiples inventions narratives de l’épopée révèlent dans le texte une dynamique surprenante de modernité, truffée de récits emboîtés et d’astuces innombrables pour retenir l’attention.
Décidément, avec pareil fan, il faut imaginer Homère heureux.
L’ODYSSÉE DE L’ODYSSÉE
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d’Ulysse sans avoir jamais lu Homère
de Christophe Ono-dit-Biot
Grasset, 366 p., 23 €


