L’écrivain Jean-Pierre Faye, né le 19 juillet 1925 à Paris, est mort le 26 mars à Toulouse à l’âge de 100 ans, a annoncé sa famille au Monde. Avec lui disparaît une figure éminente de la vie littéraire et intellectuelle française de la seconde moitié du XXe siècle. Silhouette singulière, difficile à situer, car Jean-Pierre Faye s’est délibérément placé au carrefour de disciplines multiples et de genres littéraires divers. Philosophe de formation puis de profession, il fut en même temps poète, romancier, dramaturge. Il se fit aussi historien, linguiste, théoricien de la narration et de ses métamorphoses, n’acceptant jamais d’être enfermé dans une expertise close. Par ses engagements successifs, ses querelles, ruptures et polémiques, ce créateur polyphonique a souvent défié la chronique parisienne. Il demeure l’auteur d’une œuvre considérable, qui compte plus de soixante-dix volumes.
Il semble que cette multiplicité de talents et de centres d’intérêt lui ait été naturelle. Après l’exode face à l’armée allemande et une jeunesse cachée à Hendaye, où il vit à l’affût des bruits du monde et des mots qui font l’histoire, il publie, à vingt ans, ses premiers poèmes. Dans l’immédiat après-guerre, revenu à Paris, il décroche une licence de droit et de sciences économiques et une licence de philosophie, puis un diplôme de philosophie sous la direction de Gaston Bachelard, avant de passer une année au Musée de l’Homme, en suivant les cours d’anthropologie de Claude Lévi-Strauss.
Reçu deuxième à l’agrégation de philosophie en 1950, il est professeur au lycée de Reims, puis passe une année à l’Université de Chicago. Il enseigne alors à l’université de Lille et ensuite à la Sorbonne, avant d’entrer au CNRS en 1960. Il y deviendra directeur de recherches en 1983. Cette carrière universitaire n’est toutefois qu’une des facettes d’une biographie multiple où se combinent, dans un entrelacs exceptionnel, parfois malaisé à saisir, création romanesque, théorie de la littérature, recherches sur l’histoire du nazisme, mais aussi engagements militants et batailles d’idées.
Récits et histoire changent ensemble
Un inventaire de ce foisonnement évoquera d’abord ses créations littéraires, qui s’ouvre avec Entre les rues (1958). Imaginé dans le bateau qui le conduit vers Chicago en 1954, ce périple d’un narrateur lobotomisé, qui perd de vue les angles du monde, des récits et des corps, se prolongera dans une série de six fictions, consacrées aux lieux et à l’espace, intitulée Hexagrammes. La cinquième d’entre elles, L’écluse (Seuil, 1964, réédition Hermann 2009), évoque sans la nommer la ville de Berlin au temps du Mur. Le prix Renaudot vient récompenser ce récit inquiet à l’atmosphère étouffante. Sept autres fictions viendront s’ajouter à cette première série, depuis Inferno, versions (Seghers-Laffont, 1973) jusqu’à La bataille de Léda (Hermann, 2008), sans oublier treize volumes de poésie, échelonnées entre 1969 et 2011, certains illustrées par des dessins et peintures d’artistes, ntoamment Titus-Carmel, Arman, Anne Slacik.
Cette activité littéraire et poétique n’est pas séparée des élaborations théoriques que construit Jean-Pierre Faye. Sa conviction centrale, déclinée sur des registres distincts, est que changements de langue et changements sociaux sont liés. Transformer les récits, ce serait donc contribuer à transformer l’histoire. Cette thèse constitue l’axe de toutes ses activités. Elle conduit l’écrivain-philosophe à intégrer à la recherche historique une attention aiguë au langage. Les mots agissent. Ils participent au mouvement du monde. Étudier leurs transformations ouvre sur la politique et l’économie des perspectives neuves. Cette vision constitue le cadre où se développent ses travaux qui vont marquer l’histoire des sciences humaines.
Contre le totalitarisme et l’antisémitisme
Fruit d’une dizaine d’années de recherches, l’immense enquête intitulée Langages totalitaires, et son introduction Théorie du récit, forment un seul ouvrage en deux volumes. Cette publication majeure (voir ci-dessous) est prolongée par d’autres ouvrages. Car, en suivant méticuleusement les tribulations du rêve d’un « nouveau Reich » à travers la vie intellectuelle et politique allemande, l’historien-philosophe fait plusieurs découvertes.
Cet immense chantier lui a fait constater notamment la profonde intrication de la pensée de Heidegger et de son adhésion au nazisme. Jean-Pierre Faye a été le premier à étudier de près les discours politiques du penseur de Fribourg, en montrant combien il utilisait les notions centrales de sa propre démarche pour faire l’éloge du Führer et de la grandeur du Reich. Contre la version officielle des disciples français de Heidegger, en particulier Jean Beaufret, parlant d’une compromission de façade de quelques mois, Jena-Pierre Faye a commencé à établir les interactions nombreuses, organiques et durables, entre « pensée de l’être » et idéologie nazie.
Sa démonstration se poursuit au fil de plusieurs ouvrages, notamment Le Piège, la philosophie heideggérienne et le nazisme (Balland, 1994) ou L’histoire cachée du nihilisme, co-signé avec Michel Cohen-Halimi (La Fabrique, 2008). Dénonçant les trucages et les mystifications de Heidegger, Jean-Pierre Faye fut aussi le premier à mettre en lumière l’antisémitisme habitant cette œuvre, bien avant la confirmation fournie par la publication des Cahiers noirs. Ce combat pour faire voir le véritable visage de Heidegger se poursuivra sa vie, tout comme la lutte contre l’antisémitisme sous ses formes les plus diverses.
Avec Migrations du récit sur le peuple juif (Balland, 1974), Faye montre en effet comment, de l’Antiquité aux Temps Modernes, de mêmes propos hostiles aux Juifs se transmettent et se transforment. En les croyant aussi bien banquiers que bolchéviques, on leur attribue tous les maux et leurs contraires : le juif est l’autre détesté, dont il faut se débarrasser. Cette analyse est reprise et développée dans La déraison antisémite et son langage, cosigné avec Anne-Marie de Vilaine (Actes Sud, 1993).
Ces combats, Jean-Pierre Faye les a menés sans faillir, avec constance et ténacité. Il a aussi multiplié les engagements, notamment avec l’Union des écrivains, fondée en mai 68 comme « centre permanent de contestation de l’ordre littéraire établi », auprès des dissidents du printemps de Prague ou des écrivains maliens. Cette téncité militante n’allait pas sans ruptures, ni parfois sans entêtements.
Querelles et controverses
Dans le microcosme électrisé de la vie intellectuelle parisienne des années 1960 à 1980, l’avant-garde littéraire finit par se convaincre que l’écriture gouverne le monde. Si les textes commandaient l’histoire, les écrivains pouvaient la bouleverser… Dans cet épisode de dilettantisme élitiste hanté de fantasmes révolutionnaires, le nom de Jean-Pierre Faye demeure attaché à des fâcheries fameuses, dont les rebondissements ont alimenté quelques guerres littéraires.
L’une l’opposa à Philippe Sollers, qui régnait alors sur la revue Tel Quel. Entré à la rédaction en 1964, Faye rompt avec ses anciens amis en 1967, dénonçant la « dictature structuraliste » et fondant la revue Change, qui perdurera jusqu’en 1985. Comme il se doit, chaque groupe accuse l’autre de de toutes les trahisons possibles, esthétiques et politiques.
Une autre querelle de longue durée l’oppose à Jacques Derrida, que Faye juge trop soumis à l’influence funeste de Heidegger. Ayant participé avec Derrida à l’élaboration du futur Collège International de philosophie, créé officiellement en 1983, il en démissionne en 1985 pour fonder l’Université Européenne de la recherche, dont il est ensuite président. En 2013, à l’occasion du trentième anniversaire du Collège International de philosophie, il publie une très sévère Lettre sur Derrida (Éditions Germina) qui provoque des remous.
Avec ses travers et ses excès, cet écrivain prolifique, intellectuel engagé et chercheur innovant, demeure une silhouette marquante de l’intelligentsia française du XXe siècle.
Roger-Pol Droit
Repères
19 juillet 1925 Naissance à Paris
1950 Agrégation de philosophie
1964 Prix Renaudot pour son roman L’écluse
1968 Premier numéro de la revue Change, création de l’Union des écrivains
1972 Publie Théorie du récit et Langages totalitaires
1985 Fonde l’Université européenne de la Recherche
2020 Publie Le Corps Miroir
26 mars 2026 Mort à Toulouse
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COMPRENDRE COMMENT LES MOTS TUENT
Avec Langages totalitaires (Hermann, 1972), l’historien et écrivain a signé un livre majeur, qui redevient actuel.
D’où a surgi le nazisme ? Comment s’est-il constitué, de phrase en phrase, de livre en livre, avant de s’imposer, dans les actes, avec une soudaineté mortifère ? Partant de ces questions, Jean-Pierre Faye accomplit un stupéfiant et instructif voyage. Pour rédiger Langages totalitaires, paru chez Hermann en 1972, réédité en 2004, il a lu, analysé et confronté des centaines de livres rédigés en allemand, des milliers de documents émanant d’une kyrielle de chapelles et de groupuscules, de l’extrême gauche à l’extrême droite, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.
Il a restitué ainsi les processus qui rendent les mots agissants. La leçon de ce travail colossal – huit cents grandes pages, imprimées serré, qui se lisent presque comme un roman -, est que le récit qu’une époque fait d’elle-même, la manière dont elle parle de ses problèmes et de ses objectifs, de ses alliés et de ses adversaires, constitue en fait une manière d’agir dont les conséquences ne sont jamais neutres. Certains mots finissent par tuer. Reste à comprendre comment et pourquoi.
Travail d’historien – mais aussi d’écrivain, de poète, de philosophe et de linguiste – cet ouvrage inclassable est devenu un classique. François Mitterrand n’hésitait pas à y voir « un des livres majeurs du XXe siècle » tandis que Michel Foucault soulignait comment Faye fait saillir de l’archive le mélange des discours et du mouvement. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après sa parution, le flot des éloges s’est tari, les effets de surprise ont disparu, les effets de mode intellectuelle se sont évanouis. Il reste juste un chef-d’œuvre.
Sa principale originalité tient sa thèse fondatrice : l’histoire est d’abord un récit. Cette narration ne concerne pas seulement le passé, le recueil des faits et la recherche de leur sens. L’histoire se fait en se racontant elle-même. Ses narrateurs sont aussi ses acteurs. Au lieu de se représenter un flot de paroles et d’écrits qui ne déboucherait qu’ensuite sur des actes, il faut concevoir d’emblée l’interaction permanente des mots et des décisions politiques, économiques, raciales. Voilà, très schématiquement, ce que développe un petit volume d’élaboration conceptuelle publié en même temps que Langages totalitaires. Cet exposé, très dense et très ambitieux, intitulé Théorie du récit. Introduction aux langages totalitaires, critique de la raison/ l’économie narrative (Hermann, 1972), se veut le cadre philosophique dans lequel s’inscrit, comme illustration exemplaire, l’enquête sur les transformations du langage fabriquant le nazisme.
Cette investigation suit pas à pas, dans leur moindre détail, les tribulations du terme « total » appliqué à l’État. Il apparaît d’abord en italien, durant les années 1920, dans les discours Mussolini, se retrouve ensuite chez le juriste Carl Schmitt, qui forge la notion de « Total Staat », rencontre enfin les théories racistes des courants « völkisch ». Jean-Faye restitue les changements des formules, les variations de sens, les tensions diverses qui habitent cette séquence. De proche en proche, il compose une cartographie méticuleuse du « fer à cheval » que dessine à l’époque, en Allemagne, les nuances idéologiques opposant et reliant une multitude de mouvements, allant des bolchéviques aux SS.
Ce classique demeure indispensable à connaître pour comprendre le monde d’où vient le nôtre. Pour saisir comment se situaient, en leur temps, des penseurs encore très influents aujourd’hui, tels Carl Schmitt et Martin Heidegger. Mais aussi pour discerner ce que notre actualité a de commun et de différent avec les années 30 en Allemagne. Relire Langages totalitaires, c’est en apprendre beaucoup sur des thèmes qui hantent de nouveau les récits de l’histoire se faisant. Par exemple : l’antisémitisme, le projet d’éradication des juifs, l’identité des peuples, le désir d’autorité, mais aussi la « déconstruction », le « systémique », les passerelles entre chapelles, la fragmentation du paysage intellectuel et politique.
R-P. Droit


