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ÉLOGE DU DÉSIR DE VENGEANCE

Mauvaise réputation, la vengeance. Chez les philosophes en particulier. Sénèque y voit une conséquence funeste de la colère, Bacon la considère comme une « justice sauvage », Hegel l’accuse d’entretenir la spirale de la violence… entre autres. Même réprobation dans l’opinion : se venger est supposé mesquin, méprisable, et imparfait. Pardonner serait grandeur d’âme, humanité et civilisation. La vengeance, somme toute, serait bestiale, barbare, moralement inférieure. 

« Non ! », clame cet essai vibrant de la philosophe Laurence Devillairs, qui refuse haut et fort l’habituelle dévalorisation. Aux antipodes de la condamnation unanime, elle soutient que la vengeance est saine, juste, vitale. Indispensable, pour tout dire. Mais indispensable à quoi ? Au maintien d’un ordre du monde, à l’existence même de la justice et de la vie. Indispensable à qui ? À celles et ceux qu’une injustice radicale a tenté d’anéantir, et qui devraient cultiver le projet de se venger pour maintenir et préserver leur propre existence. Voilà qui peut surprendre. 

Mais l’argumentation est forte. Elle consiste, en substance, à remarquer que pardonner, effacer, renoncer à toute vengeance, ou encore s’en remettre à d’autres, en laissant les tribunaux régler l’offense, revient à entériner l’annulation de sa propre existence, à s’effacer soi-même et devenir comme complice de son agresseur. Il faut dire que l’auteure parle d’expérience : « j’ai subi l’injustice », confie-t-elle d’emblée. Des circonstances, on ne sait rien, aucun récit des faits ne figure dans ces pages. Mais le combat de la philosophe pour revivre est passé, intensément, par le refus de tout pardon et la revendication, pleine et entière, de son désir de vengeance. 

Au lieu de faire taire ce désir, elle s’y est agrippée pour retrouver existence et liberté. Quand « l’amputation de soi » et la « confiscation du cours de sa vie » faisaient que le monde perdait son sens, c’est la volonté de se venger, de ne pardonner jamais, qui l’a libérée du statut de victime. Cette démarche l’a conduite à démonter les contresens dont la vengeance est couramment l’objet. On la confond avec la haine, alors qu’elle a partie liée avec le refus du mal. Elle passe pour mortifère et destructrice, alors qu’elle se révèle, à l’usage et à la réflexion, œuvre de vie et de reconstruction. 

Philosophe, normalienne et agrégée, enseignante à l’université Paris 1 – Panthéon Sorbonne, auteure de plusieurs essais remarqués, Laurence Devillairs poursuit cette défense et illustration du désir de vengeance en l’étayant de ses lectures, allant de Hobbes et Pascal jusqu’à Tom Regan et Jean Amery, en passant par Paul Ricoeur et Monte-Christo. Dans ce parcours affectif et théorique, elle insiste notamment sur le fait que « le passage à l’acte n’est pas nécessaire ». Ce qui compte, c’est le désir – sa persistance, son affirmation, sa revendication. Voilà ce qui permet exister à nouveau, bien plus que la réalisation effective. 

Le ressassement de préjugés contre la vengeance est si lassant, les incantations chantant le pardon si sont communes que ce plaidoyer à contre-courant, magnifiant des réalités opposées, est éclairant et salutaire. « Rien n’oblige à pardonner », affirme Laurence Devillairs. Pour le dire autrement, mieux vaut retrouver ses deux joues que de tendre l’autre. Décidément, la vengeance mérite mieux que sa mauvaise réputation.

VENGEANCE

Le droit de ne pas pardonner

de Laurence Devillairs

Stock, 256 p., 20 € 

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