Mauvais signe, le mépris de la pédagogie. N’y voir que littérature secondaire, c’est conjuguer bêtise et arrogance. Car il faut connaissance, humilité et talent pour commencer à faire comprendre une œuvre sans trahir sa complexité ni les attentes des débutants. En outre, plus une pensée est subtile, difficile et multiforme, plus s’avère ardue la tâche d’en ouvrir la porte sans égarer. Avec Nietzsche, pareil défi atteint son comble. Présenter pas à pas son feu d’artifice de paradoxes, d’intuitions vertigineuses, de fulgurances et de provocations a tout, au premier abord, d’une mission impossible. D’autant plus que, depuis plus d’un siècle, ce philosophe à nul autre semblable a vu s’amonceler autour de ses œuvres et de sa silhouette une kyrielle de malentendus et de querelles d’interprétations.
Pour s’être attelée à cette Introduction à la pensée de Nietzsche avec courage, honnêteté et précision, Camille Dejardin méritera la reconnaissance de bien des lecteurs – étudiants, professeurs ou amateurs. Cette philosophe, professeur agrégée et docteure en sciences politiques, qui enseigne dans un lycée, sait ce que veut dire « faire découvrir ». Elle a notamment publié A quoi bon apprendre ? (Gallimard, Tracts, 2025) et une remarquable étude sur John Stuart Mill, libéral utopique (Gallimard, 2022). Son Nietzsche n’est pas une encyclopédie, pas plus qu’une énième étude académique. Il est « sans autre prétention que d’initiation » – ce qui fait sa force, son utilité, et bien sûr ses limites.
Tous les éléments indispensables y figurent – agencés, éclairés, soupesés. Les données biographiques, puisque la vie de Nietzsche joue un rôle crucial dans l’élaboration de sa pensée, les traductions à choisir, l’ordre des lectures et surtout les interrogations singulières d’une démarche qui veut rompre avec ce qu’on entendait, auparavant, par « philosophie ». Le mérite principal du travail de Camille Dejardin est en effet de mettre l’accent sur les perspectives déconcertantes qui caractérisent cette œuvre.
Nietzsche entend dynamiter la connaissance (« on ne peut pas connaître du tout », affirme-t-il). Il proclame que concept et vérités sont des leurres, découvre que la morale a des sources immorales, conclut que l’histoire entière de la pensée est celle d’une illusion et d’une décadence. Egalité, bien commun, justice, démocratie sont donc à ses yeux des pièges nocifs, contraires à la vie, des pathologies à éradiquer. De ce point de vue, il tourne le dos à ce que furent, depuis les commencements, les « anciens philosophes ». Lui prétend inaugurer une autre histoire, que forgeront à sa suite les « philosophes de l’avenir », capables de faire muter les valeurs et l’humanité… L’intérêt de cette initiation est de montrer à la fois la démesure et la cohérence du parcours nietzschéen, en soulignant la diversité de ses répercussions, sans prétendre avoir le dernier mot.
Insistant sur l’ampleur et la radicalité de cette pensée, Camille Dejardin laisse en effet à chaque lecteur la liberté de choisir sa manière d’échapper, s’il y parvient, à l’ébranlement des évidences que Nietzsche organise. En fin de compte, chacun se trouverait tenu, sous la pression des diagnostics et des provocations du philosophe au marteau, de décider à quoi il tient le plus. Découvrir le prix à payer pour penser et vivre selon son désir, et trancher, ne serait-ce pas l’aboutissement d’une pédagogie suprême ?
INTRODUCTION À LA PENSÉE DE NIETZSCHE
de Camille Dejardin
Ellipses, 286 p., 24 €


