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Le Monde | Vendredi 01 Juillet 2011

Le jeune Nietzsche raconte sa vie. Ce n’est pas pour autant qu’il est philosophe. Comme chacun sait, le narcisso-nombrilisme est à la portée du premier débile. Il deviendra penseur, pas à pas, en faisant de son existence un champ d’observation et d’expérimentation. En scrutant les détails assez intensément pour en tirer des leçons qui dépassent l’anecdote. Car ce ne sont pas les confessions qui font le philosophe, mais les vérités qu’il en extrait. On le constate en lisant à la suite les premiers et les derniers textes de Nietzsche.

A douze ans, il s’épanche en se portraiturant. A cet âge, voilà une bizarrerie : l’autobiographie n’est pas monnaie courante chez les adolescents. Des journaux intimes, on ne trouve à foison. Mais on ne voit presque jamais cette volonté grave d’écrire ses mémoires, ce projet obstiné de représenter sa vie comme en un tableau. C’est donc une bonne idée de rééditer ces premiers écrits, si étranges, traduits par Marc Crépon (1) : ils permettent de suivre le tout jeune homme de son étouffant conformisme à sa libération progressive. Il ressasse la mort de son père pasteur, se défait des croyances familiales et change progressivement de goût : en poésie, il découvre Hölderlin, en musique, il quitte les classiques pour Wagner.
Tout à la fin du parcours, on est au plus loin de ces lourdeurs. Triomphe le Nietzsche étincelant, aigu, suprêmement intelligent, irritant, arrogant, séduisant, dangereux, explosif, candide et roué, malade et en grande santé. Les lettres de ses deux dernières années en témoignent autant que les chefs-d’œuvre qu’il rédige alors. En 1887-1889, pas moins de 488 lettres, dont on lira ici 173, dont une moitié inédites en français.
Ces missives montrent notamment, comme le souligne Yannick Souladié, que Nietzsche considérait alors sa pensée comme pleinement aboutie, et non pas, comme on le répète souvent, inachevée. Elles confirment aussi sa haine de l’antisémitisme (« Que croyez-vous que j’éprouve lorsque le nom de Zarathoustra se voit prononcé par des antisémites ? ») et les manipulations dont « Le lama » (sa sœur Elisabeth, future admiratrice d’Hitler) portent la responsabilité. Avant tout, ces lettres ne cessent aussi de parler de sa vie infinie, de la qualité changeante des lumières, de l’air qu’on respire dans telle chambre, d’une musique d’un soir au coin d’une rue, de la noble franchise des plats dans les plus banales trattoria.
Car la vie de Nietzsche, y compris dans ce qu’elle a de plus philosophique, n’est pas faite seulement de prises de tête, polémiques, exaltations ou intuitions fulgurantes. Elle est aussi intimement tissée à des séries de rencontres, où s’entrecroisent notes de musique, thés et chocolats, livres découverts par hasard ou par nécessité, emphase et amitié, répulsions et enthousiasmes, éclats de rire et crises de larmes.
Le 3 janvier 1889, à Turin, le feu d’artifice s’éteint. Le grand style  sombre dans la démence. « Au fond, je suis chaque nom de l’histoire » écrit Nietzsche à son vieux maître Burckhardt. Il affirme être Prado et Chambige, deux criminels que l’on juge à Paris, mais aussi Lesseps et Vittorio Emanuel, signe des billets Dionysos ou Le Crucifié, veut convoquer à Rome les Hohenzollern, se dit « condamné à distraire la prochaine éternité par de mauvaises plaisanteries ».
Stefan Zweig a eu cette profonde idée que la vie de Nietzsche marche à l’envers : né vieux, immobile, il régresse-progresse d’année en année vers la jeunesse, l’enfance, l’innocence du simple. Une lecture suivie de ces pages du début et de la fin ne suggère pas autre chose. Au bout du chemin, après sa petite enfance, Nietzche est devenu muet. Il a cessé de raconter d’arpenter la vie - parvenu à ce point où, entre néant et l’infini, la distinction s’estompe.
R.-P. D.
(1) La première édition, parue aux PUF en 1994, était épuisée.
ECRITS AUTOBIOGRAPHIQUES
de Friedrich Nietzsche
Traduction de Marc Crépon
Préface, notes et annexe de Yannick Souladié
Editions Manucius, « Le marteau sans maître», 164 p., 13  €
DERNIERES LETTRES
HIVER 1887-HIVER 1889
de Friedrich Nietzsche
Traduction, présentation et notes de Yannick Souladié
Editions Manucius, « Le Philosophe », 272 p.,  22 €

Des femmes philosophes, il y en a un bon nombre. Celles qui se proclament ouvertement métaphysiciennes ne sont pas légion. Mais pour se réclamer à la fois des sciences contemporaines et de la métaphysique classique, de la philosophie analytique et de la tradition rationaliste française, il n’y a que Claudine Tiercelin. Elle vient d’inaugurer, au Collège de France, sa « chaire de métaphysique et de philosophie de la connaissance. » et résume une partie de ses analyses actuelles dans un livre qui  vient de paraître, Le ciment des choses (voir ci-contre).

Les collectionneurs d’anecdotes seront déçus, les  amateurs d’esclandres frustrés : le parcours de Claudine Tiercelin se confond avec son travail – solide, charpenté, plus soucieux d’arguments, de concepts et de vérité que de réseaux mondains. Née à Brest en 1952, elle entre à 20 ans à Normale Sup et à 25 se retrouve déjà à Berkeley, agrégation de philosophie en poche, diplôme de sociologie avec Bourdieu en prime. Tout en enseignant successivement à Rouen, Tours, Paris, à Berkeley, à New York – sans oublier quelques pérégrinations au Danemark, en Australie, en Finlande -, en présidant aussi  le jury de l’agrégation, elle a commencé par explorer et fait découvrir aux autres l’œuvre de Charles Sanders Peirce (1839-1914).

Ce « Leibniz américain » - mathématicien, logicien, philosophe – a laissé... 80 000 pages de notes manuscrites,  sur des sujets aussi divers que la théorie du signe, pour laquelle il est célèbre, et les vins de Bordeaux, où il est moins connu. En s’immergeant dans cette œuvre-fleuve, en cours d’édition en France comme aux Etats-Unis,  Claudine Tiercelin a d’abord été  conduite à rectifier un grand malentendu à son propos. « Peirce est le fondateur du pragmatisme, souvent présenté de façon caricaturale. On lui fait dire que le vrai se réduit à l’utile, la connaissance à l’action, la réalité à ce qu’on en fait. C’est tout le contraire ! Peirce était un philosophe scientifique, un évolutionniste qui se demandait comment peuvent émerger des normes et des valeurs dans un univers soumis au hasard. Pour lui, la vérité est le but idéal de l’enquête scientifique ; la connaissance porte sur un monde réel, fait de possibles et de propriétés stables, sous forme de capacités ou de dispositions naturelles et mentales. Sa métaphysique est celle d’un logicien et d’un savant. »

Relisez les lignes qui précèdent, vous aurez, à peu de choses près, le cadre de la recherche poursuivie aujourd’hui par Claudine Tiercelin. Ce qu’elle a trouvé chez Peirce, ce n’est pas simplement un grand ancêtre mais un programme de travail autant qu’une armature conceptuelle. « Pour Peirce, il y a des propriétés universelles réelles, thèse qu’il emprunte à Duns Scot. Cela m’a conduite à m’intéresser à la métaphysique médiévale. J’y ai découvert un type de philosophie où l’ontologie tutoyait la logique, la théorie de la connaissance et la théorie des signes. On dira : et la théologie. Certes, elle y est, sans cesse, mais je n’ai jamais conçu la philosophie comme une « servante de la théologie », selon la formule célèbre. Les servantes, de nos jours, se rebiffent ! »

Apparemment, les métaphysiciennes aussi. Car Claudine Tiercelin n’ignore pas que son programme de métaphysique scientifique peut susciter malentendus ou scepticisme. « On tend à considérer la métaphysique comme une sorte de nacelle pour nous élever vers le ciel avec des crochets célestes. Je la vois plutôt comme un véhicule lent, roulant au ras du sol, enregistrant les propriétés réelles des choses et la manière dont elles tiennent ensemble. » Son projet, en une phrase ? « Reformuler les problèmes de la métaphysique classique en tenant compte des acquis de la science. » Mais la philosophe se hâte de préciser aussitôt : « Tenir compte de la science ne signifie pas s’en laisser compter par elle. La philosophie ne doit pas devenir « silencieuse », comme si ses questions s’effaçaient derrière celles des sciences. »

Le prochain livre de Claudine Tiercelin, à paraître chez Gallimard, doit s’intituler L’identité de la philosophie.  En attendant, quelle serait une définition provisoire de la philosophie ? « Ce n’est pas une sagesse, elle ne protège et ne console de rien, et c’est fort bien ainsi. Elle ne doit surtout pas être oraculaire : un philosophe est un animal social, pas un animal grégaire, et il ne saurait servir de mouton de tête. Comme toute entreprise rationaliste dont le but est la connaissance, la philosophie se pratique sur le mode de l’enquête, non pas dans le silence du cabinet, mais dans un esprit de laboratoire, en testant ses hypothèses. Elle doit donc se tenir prête à jeter par-dessus bord toutes ses croyances, si des chocs avec le réel la forcent à en douter. »

Peut-être entrevoit-on un peu mieux ce que veut dire « métaphysique scientifique réaliste ». Pour en savoir plus, il faudra découvrir cette œuvre exigeante. Dont on peut parier sans crainte qu’on n’a pas fini d’entendre parler.

LE CIMENT DES CHOSES

Petit traité de métaphysique scientifique réaliste

de Claudine Tiercelin,

Les éditions d’Ithaque, « Science et métaphysique », 416 p., 25  €.

 

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