Rencontre avec Souleymane Bachir Diagne « IL FAUT RECONNECTER LE MONDE DE L’ISLAM À SON PRINCIPE DE MOUVEMENT »

PDFImprimerEnvoyer

le Point | 20/01/2011

Propos recueillis par Roger-Pol Droit
Voici un penseur solitaire et singulier. Familier autant qu’exigeant,
rigoureux autant que promeneur, Nicolas Grimaldi, né en 1933, est l’auteur
d’une trentaine de livres. Descartes y voisine avec Van Gogh, Socrate avec
Proust. De ses périples entre esthétique, littérature et philosophie ne se
dégage pas une doctrine systématique, mais un effort pour comprendre
ce que chacun vit, un patient chemin pour rendre compte des énigmes de
notre existence, à l’intersection du banal, du sublime et de l’effroyable.
Voilà pourquoi, depuis une dizaine d’années, ce professeur émérite à
la Sorbonne s’intéresse notamment au désenchantement, aux solitudes, à la
démence ordinaire, ou encore à L’inhumain, titre d’un récent essai (PUF,
Perspectives critiques, 180 p., 17 €). Ce qui l’intéresse, en fin de compte, ce
sont toutes les manières dont l’imagination vient perpétuellement
interférer avec le réel.
L’amour en est évidemment un cas exemplaire entre tous.
Nous « recréons  sans  cesse  en  l’imaginant » la personne aimée, que nous
avons « inventée  plutôt  que  choisie. » Au fil d’une écriture d’une précision
digne des classiques, le philosophe propose de l’amour, et des
métamorphoses qu’il engendre, une lecture à la fois évidente et à contre-
courant.
La plupart du temps, nous croyons savoir pourquoi nous aimons telle
personne. Vous montrez qu’en fait nous nous racontons des histoires.
Quand on aime, ce serait donc sans raison ?
« Parmi toutes les puérilités proférées par les philosophes au sujet
de l’amour, la plus grande consiste à vouloir lui trouver des causes
rationnelles. La beauté et les perfections de la femme aimée expliqueraient
l’irrésistible attraction qui porte un homme vers elle. Et pourtant, on aime
quelqu’un bien avant d’avoir aucune raison de l’aimer. Inutile de convoquer
le coup de foudre, car il n’y a pas d’expérience plus banale : on aime une
personne avant même de la connaître, et non pas parce qu’on la connaît !
Ce qui voudrait
de « préférer » ?
C’est même exactement le contraire ! L’amour n’est pas une conclusion
que nous tirons de nos observations. Ce n’est pas parce que nous admirons
de voir tant de perfections réunies en une même personne que nous la
récompensons par le trophée de notre amour. S’il en était ainsi, le concours
ne serait jamais clos, on accorderait son amour faute de mieux, comme
un pis-aller, en attendant un meilleur score... ce qui est aux antipodes de
l’amour.
Vous décrivez l’amour comme une folie ordinaire qui évoque aussi la
mystique. A sa manière, l’amour serait-il une expérience de l’absolu ?
L’attente est constitutive de la conscience. Or toute attente porte en elle
le sens de ce qui ne laisserait plus rien à attendre : l’infini, l’éternité, la
perfection, la plénitude... En ce sens, effectivement, l’amour nous fait vivre
une expérience de l’absolu. Mais nous la faisons dans nos corps, dans une
rencontre au sein du monde, et cet absolu, par conséquent, se trouve sans
cesse compromis par la promiscuité avec le relatif.
Parmi vos emprunts au vocabulaire religieux, vous parlez également de
l’amour comme « révélation ». En quel sens ?
En plusieurs sens. La première révélation de l’amour, c’est que la solitude
n’est pas insurmontable. Alors que nous sommes dans une solitude
naturelle, presque originaire, nous découvrons soudain que l’autre, comme
nous, attend un autre pour rompre sa solitude. La deuxième révélation, c’est
que l’autre n’est pas fatalement une énigme. Il n’est pas nécessairement
incompréhensible. Au contraire, il peut m’être si intime, et je peux lui être si
intime, qu’il me semble l’avoir toujours connu et que lui me connaît mieux
que je ne me connais moi-même. La troisième révélation « surnaturelle »
de l’amour, c’est qu’il existe quelqu’un dont je n’ai pas spontanément à me
méfier. L’état d’innocence semble retrouvé. Entre nous, rien ne fait d’ombre,
pas d’arrière-pensées, la peur n’a pas lieu d’être. Pas plus que la pudeur. Ni
la honte. Elle m’aime comme je suis, je la prends comme elle est...
Et le plaisir sexuel ?
dire
qu’ « aimer »
La volupté, elle aussi, évoque l’absolu ! Car le plaisir est la seule expérience
qui soit sa propre justification : il se suffit à lui-même. Parvenir à cette
transe voluptueuse à deux fait de l’autre, si l’on peut dire, un cocélébrant.
En résiliant chacun sa propre identité, en nous rendant plus attentif
à l’autre que sensible à nous-mêmes, nous accédons ensemble à des
confins de l’absolu. Si furtive que soit cette expérience, elle est intense et
obsédante : l’autre en a partagé avec nous le caractère exceptionnel, il est le
témoin et le desservant de cette sorte de sacrement que nous avons célébré
ensemble.
Faut-il en conclure que la planète des amoureux n’est plus celle où vit
encore le reste du monde ?
A eux deux, les amoureux forment un monde qui semble insécable,
impénétrable, retranché de l’existence ordinaire. Pourtant, il leur faut
continuer à vivre aussi dans le monde ordinaire. Souvent, l’existence
amoureuse implique une double vie. Je continue d’être médecin, journaliste,
éditeur, professeur, gangster ou proxénète, et puis je suis amoureux. Ce
sont deux existences séparées. S’il faut sacrifier l’une à l’autre, je sacrifierais
toujours l’existence ordinaire à ce qu’exige notre couple, comme dans Pépé
le
Vous mentionnez ce film de Duvivier où Gabin choisit de mourir par
amour, comme vous prenez nombre d’exemples chez Proust ou chez
Simenon plutôt que chez Platon ou Schopenhauer. Ils parlent mieux de
l’amour ?
Simenon, entre tous, me semble avoir décrit l’expérience amoureuse avec
le plus de véracité, de lucidité et de pathétique. Contrairement au Banquet
de Platon, l’amour n’est pas suscité chez Simenon par la découverte de la
perfection mais au contraire par la disgrâce, l’infortune et la déchéance.
Au lieu d’être rendus amoureux par ce que nous pouvons recevoir, nous le
sommes aussi, et peut-être plus souvent, par ce que nous pourrions donner.
L’amour aurait alors son origine non pas dans un narcissisme originaire
mais dans une générosité vitale spontanée.
Ceci recoupe une distinction qui me paraît importante entre l’ordre
de la représentation et l’ordre de la vie. L’ordre de la représentation est
celui où nous sommes soucieux avant tout de l’image que les autres ont de
nous, où règne la tentation de plaire, d’être envié et convié. Toute autre est
la vie, qui ne cesse de s’épandre et se diffuser comme une lumière ou un
flux. Nous vivons d’autant plus que nous transfusons notre propre énergie
dans une autre. Il existe en chacun d’entre nous une tension entre l’ordre de
la représentation et celui de la vie. Ces deux ordres nous invitent à des
expériences amoureuses très différentes. Ou bien la femme aimée sera un
avantage de plus pour me faire admirer, ou bien je suis tellement
émerveillé de son existence que je voudrais contribuer à son
accomplissement.
Globalement, aujourd’hui, il semble que la représentation l’emporte sur
la vie. Alors que devient l’expérience amoureuse ? Inchangée, ou en voie
de mutation ?
L’ordre de la représentation n’est pas celui du bonheur mais celui de la
rivalité, constante et toujours malheureuse. A ce malheur de la séparation,
il n’y a de remède que par l’amour. Lui seul l’amour peut nous procurer ce
sentiment que toute distance, toute séparation, toute opacité sont abolies et
que nous vivons dans une nouvelle innocence. C’est pourquoi, à mes yeux, il
a de beaux jours devant lui. »
Métamorphoses de l’amour, Grasset, 178 p.,
En neuf dates :
1933 Naissance à Paris
1958 Agrégation de philosophie
1978 L’expérience de la pensée dans la philosophie de Descartes (Vrin)
1983 Professeur à la Sorbonne
1998 Bref traité du désenchantement (PUF, Livre de Poche, 2004)
2003 Traité des solitudes (PUF)
2005 Traité de la banalité (PUF)
2008 Proust, les horreurs de l’amour (PUF)
2011 Métamorphoses de l’amour (Grasset)

Propos recueillis par Roger-Pol Droit

A sa manière – discrète, nette, précise, efficace -, ce philosophe incarne un autre monde possible. Où l’ouverture d’esprit se substitue au fanatisme, les échanges aux affrontements. Où se construit une autre manière de faire de la philosophie, pas moins rigoureuse, pas moins cohérente qu’hier, mais ouverte à d’autres héritages que celui des Grecs. On y voit, par exemple, l’Inde et l’Afrique lisant Bergson, l’islam découvrant Nietzsche, les philosophes arabes inventant des voies nouvelles.

Souleymane Bachir Diagne, né en 1955 au Sénégal, est musulman, philosophe et logicien, sénégalais et cosmopolite, sans oublier d’être démocrate et rationaliste. Tout ensemble. Sans conflit apparent. C’est pourquoi il a choisi de vivre aux Etats-Unis, d’y faire venir sa famille et d’y élever ses enfants, après le 11 septembre. Car il refuse les logiques de guerre au profit de la raison, du partage des idées, de la philosophie.

Elève d’Althusser et de Derrida à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, il est passé par Harvard avant de revenir professer à Dakar, à l’université Cheikh Anta Diop, tout en étant conseiller du Président Abdou Diouf pour l’éducation et la culture, de 1993 à 1999. Il enseigne aujourd’hui la philosophie islamique à quelques pas de Central Park, dans le Département de philosophie de Columbia University, où il nous a reçu.

Au moment où le sort des chrétiens d’Orient montre les ravages de l’intolérance islamiste, il n’est pas inutile, malgré la disproportion des événements, de s’intéresser, comme exemple d’antipoison, au succès américain d’un philosophe qui tient ensemble les lumières et l’islam. De multiples cris incitent à présent au mépris et à l’affrontement – ceux des populistes européens, des militants du Tea Party, des terroristes d’Egypte, d’Irak et d’ailleurs. Malgré tout, quand ce philosophe parle d’Averroès et d’Avicenne, à quelques encablures de Ground Zero, il faut désormais lui donner une salle plus grande...

 

Comment expliquez-vous le succès que rencontre vos cours ? Apparemment, il ne vous surprend pas...

Le fait est que cet enseignement de la philosophie en islam a toujours été extrêmement suivi. C’était déjà le cas quand j’enseignais à Chicago, à Northwestern University. Je constat qu’il existe, chez les étudiants, une grande curiosité pour le monde musulman. A mes yeux, effectivement, ça n’a rien de surprenant. Les campus universitaires sont normalement des lieux de curiosité intellectuelle, d’ouverture à l’autre, d’hospitalité pour la différence.

Il faut ajouter que cet enseignement ne s’adresse pas qu’aux spécialistes. Ici, les cours de première année réunissent des étudiants se destinant à toutes sortes de spécialisations. Et le cours d’histoire de la philosophie est obligatoire pour tous les étudiants de deuxième année. Cette approche devrait être adaptée dans les systèmes d’enseignement, notamment en Europe ou en Afrique.

Comment définiriez-vous, s’il vous paraît possible de le faire en quelques mots, la philosophie islamique ?

Pour ma part, je préfère parler de « philosophie en islam », pour bien indiquer que ce qui s’est désigné, à partir du IXe siècle, par le mot grec arabisé de Falsafa continue, dans les centres intellectuels du monde musulman, la tradition de pensée philosophique grecque et hellénistique. Quant à la définition, c’est celle même de la philosophie. Car, par-delà les colorations spécifiques à telle ou telle culture, il s’agit toujours de la même exigence : questionner ce qui est reçu !

Pourtant, cet examen critique de l’héritage semble peu actif dans le monde intellectuel musulman moderne....

Avant d’en venir à cela, il faut d’abord rappeler que c’est bien autour de grandes interrogations philosophiques que se sont constituées, à partir de la fin du VIIe siècle de l’ère commune, des écoles de théologie spéculative. On trouve ainsi au cœur des réflexions philosophiques en islam le libre arbitre et la prédestination, liées aux interrogations sur la justice de la puissance divine, la relation entre l’essence du Dieu un et la multiplicité de ses attributs, le caractère créé ou incréé de la Parole de Dieu… Ce questionnement philosophique interne au monde musulman naît de la lecture du Coran et de son commentaire.

Est-ce la seule source de la philosophie en islam ?

Certainement pas, car d’autres interrogations sont nées de la confrontation de l’univers intellectuel et spirituel de la religion musulmane avec les thèses philosophiques des Grecs. Celles-ci ont été connues quand des œuvres grecques majeures ont été traduites en arabe, d’abord à partir de la langue syriaque, par des penseurs chrétiens, nestoriens, familiers de la philosophie grecque. Un exemple de ces problèmes de confrontation : comment entendre et justifier l’idée abrahamique d’une création du monde par Dieu, alors que les Grecs, en particulier Aristote, jugent illogique de supposer autre chose qu’une éternité du monde ?

Quel fut, à vos yeux, le résultat de ces confrontations ?

La nécessité d’accorder religion et philosophie. Ce n’est pas par hasard que le philosophe andalou Ibn Rushd (mort en 1198), que l’on connaît généralement sous son nom latinisé d’Averroès, a rédigé un ouvrage intitulé Traité sur l’accord de la philosophie et de la religion. Ce livre peut passer pour une profession de foi rationaliste. A ses yeux, en effet, une vérité, celle de la foi, ne saurait en contredire une autre, celle de la raison. Cette position évoque celle des Modernes devant l’opposition de l’Eglise à la science. Conséquence de cette affirmation : les choses de la foi doivent être entendues, c’est-à-dire interprétées, de manière à être en accord avec ce que dit la raison.

Revenons à l’époque moderne. Dans le monde musulman, globalement, le dogmatisme religieux ne l’a-t-il emporté sur l’esprit critique et l’examen rationnel ?

Il faut nuancer ce jugement. Il est vrai qu’à partir du XIIIe siècle une pétrification intellectuelle s’est produite dans le monde de l’islam. Elle a fait perdre cet esprit rationaliste d’ouverture, d’accueil de ce que découvre une raison humaine qui ne rencontre d’autre obstacle dans sa quête que ses propres limitations internes. Toutefois, heureusement, à l’époque moderne, de grands penseurs se sont donnés pour tâche de rouvrir ces possibilités créatrices. Car il faut reconnecter le monde de l’islam à son principe de mouvement. L’Indien Mohamed Iqbal (1877-1938) est l’un des plus importants de ces rénovateurs. Son principal ouvrage en prose (on lui doit aussi une œuvre poétique immense, en ourdou et en persan) s’intitule La reconstruction de la pensée religieuse en Islam. Cela exprime clairement son projet.

Vous avez consacré à Iqbal le premier ouvrage paru en français sur son œuvre, et dans votre dernier livre, Bergson post-colonial, vous insisté sur l’influence qu’a exercé Bergson sur sa pensée. Comment se fait le lien entre le philosophe de la durée et de l’élan vital et le penseur qui fut aussi le père du Pakistan ?

Plus que tout autre, Bergson a contribué à ébranler les visions statiques du monde, et à faire comprendre que la vraie fidélité est dans le mouvement. Mohamed Iqbal n’a pas seulement lu Bergson, il est venu le rencontrer à Paris en 1932 ! Aujourd’hui, il convient plus que jamais de souligner la valeur de ce dialogue entre un philosophe demeuré, malgré son attirance pour la conversion au christianisme, enfant d’Israël et un musulman indien qui avait le projet de repenser la cosmologie coranique.

Ici même, à New York, après les polémiques suscitées par le projet de construction, non loin de l’emplacement du World Trade Center, d’un centre culturel musulman abritant une mosquée, avez-vous le sentiment que ce dialogue appartient au passé ?

Pas du tout, même s’il est vrai que cette querelle a révélé une méfiance profonde à l’égard de l’islam. Elle s’explique par ce traumatisme sans nom qu’a été la tragédie de l’attaque terroriste du 11 Septembre, et la facilité avec laquelle des politiciens peuvent exploiter cette méfiance à leurs propres fins. Mais cette même querelle a montré aussi ce que l’Amérique a d’admirable, qui s’est manifesté dans des positions de principe comme celle du maire de New York, Michael Bloomberg. Sans se soucier des sondages ni des risques politiques, il su accueillir le projet simplement au nom des principes sur lesquels l’Amérique est fondée. »

 

BERGSON POSTCOLONIAL, L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohamed Iqbal, de Souleymane Bachir Diagne.

Editions du CNRS, 128 p., 8 €.

1955 Naissance à Saint-Louis (Sénégal)
1978 Ecole Normale Supérieure, agrégation de philosophie
1988 Thèse Philosophie symbolique et algèbre de logique. Les lois de lapensée de George Boole.
1993-1999 Conseiller du Président du Sénégal, Abdou Diouf, et professeur à l’université Cheikh Anta Diop (Dakar)
2001 Publie Islam et société ouverte (Maisonneuve et Larose)
2008 Professeur à l’Université de Columbia (New York)

 

Rechercher